Le 30 novembre, le peuple se prononcera sur l'initiative des syndicats «Pour un âge de la retraite flexible». Le texte prévoit un départ à la retraite dès 62 ans, sans pertes financières pour les revenus jusqu'à 120000 francs (lire ci-dessous). Mais pour ses détracteurs, cela reviendrait purement et simplement à abaisser l'âge de la retraite à 62 ans. Pourtant, opposants et partisans s'accordent sur un point: la flexibilisation constitue l'avenir de la prévoyance vieillesse en Suisse. D'ailleurs, l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) planche sur une vaste réforme de l'AVS - la 12e - visant notamment à l'abandon de la prestation unique pour tout le monde au même âge.

En marge du scrutin, le professeur Giuliano Bonoli de l'Idheap, qui a récemment comparé les systèmes de retraites dans cinq pays européens, revient sur les grands défis de la prévoyance vieillesse en Suisse.

• A quel âge faut-il fixer la retraite?

En Suisse, l'âge de la retraite est fixé, depuis l'entrée en vigueur de l'AVS en 1948, à 65 ans pour les hommes. Et, depuis 2005, après de multiples allers et retours, à 64 ans pour les femmes.

La 11e révision bis de l'AVS, actuellement discutée par les Chambres, prévoit de le relever à 65 ans pour les femmes également. Mais la notion d'âge ordinaire de la retraite a-t-elle encore un sens aujourd'hui?

L'idéal, selon le professeur Bonoli, consisterait à remplacer l'âge légal de la retraite par un âge minimal, par exemple entre 60 et 62 ans, comme le font plusieurs pays européens, comme la Suède. Et éventuellement un âge maximum - ce qui n'est pas obligatoire, précise toutefois le spécialiste. Mais contrairement à ce que prévoit l'initiative des syndicats, le montant de la rente serait alors déterminé selon un calcul actuariel: «A chaque âge correspond un taux.»

Surtout, le chercheur préconise l'instauration d'un système permettant de combiner une retraite partielle avec une activité professionnelle, comme le connaît par exemple la France. En ce sens, aux yeux de Giuliano Bonoli, l'interdiction de travailler faite aux personnes touchant une rente dès 62 ans, comme le prévoit l'initiative - qui laisse toutefois une porte ouverte à la retraite partielle - va à l'encontre des grandes réformes européennes.

• Où est passée la flexibilisation?

«A l'étranger, les grandes réformes de la prévoyance vieillesse qui ont réussi ont toutes misé sur la flexibilisation», note le professeur Bonoli. En Suisse, la perception de la rente AVS peut être anticipée de deux ans, soit dès 63 ans pour les hommes et 62 pour les femmes. De même, elle peut être ajournée jusqu'à 70 ans, en exerçant ou non une activité lucrative. Les montants des prestations diminuent en cas de départ anticipé et augmentent en cas d'ajournement. «Or, aujourd'hui, très peu de gens font usage de cette flexibilisation», explique Giuliano Bonoli.

Selon l'OFAS, en 2007, en Suisse, 27% des femmes en âge de le faire ont anticipé d'un ou deux ans la rente. Contre 8% des hommes. «En fait, l'âge de 65 ans conserve certainement une valeur de signal», note le spécialiste.

«Par ailleurs, poursuit-il, beaucoup de gens préfèrent toucher leur deuxième pilier au lieu de leurs prestations de prévoyance vieillesse.» Selon l'OFAS, un tiers des gens qui arrêtent aujourd'hui de travailler avant 65 ans ne touchent pas leur AVS. Ce qui, aux yeux de Giuliano Bonoli, provoque des inégalités. «En ce sens, l'initiative des syndicats est intéressante, puisqu'elle vise à démocratiser la retraite. Mais le problème, c'est qu'elle ne va pas dans le bon sens.» En plaçant la barre à 120000 francs, ce texte, estime le chercheur, brasse trop large. «Les principaux bénéficiaires seraient la classe moyenne, et non pas les personnes exerçant des métiers pénibles, qui ne verraient leurs prestations augmenter que faiblement.»

• Comment financer la retraite flexible?

Selon l'OFAS, le modèle des syndicats coûterait 1,5 milliard de francs supplémentaires par année à l'AVS. Les syndicats avancent eux un chiffre de 800 millions de francs par an. «Il est difficile d'émettre une hypothèse», estime pour sa part Giuliano Bonoli. «Il semble toutefois vraisemblable que beaucoup de gens saisiront l'opportunité d'un départ anticipé à la retraite. On le constate en Europe: si la possibilité existe, même avant 60 ans les gens ont tendance à la saisir. Et les employeurs eux-mêmes pourraient être tentés de licencier leurs employés ayant droit à la rente.»

Comment financer la retraite flexible? Pour le professeur Bonoli, les départs anticipés à la retraite qui sont compensés par des réductions actuarielles des prestations n'occasionnent théoriquement pas de coûts supplémentaires. «Cela étant, il est vrai que ces réductions de rentes provoquent des inégalités envers les personnes aux revenus plus faibles», poursuit-il.

Pour y pallier, le professeur imagine une compensation sociale, basée soit sur la durée de la vie active, soit sur la pénibilité du travail. La notion de pénibilité étant difficile selon lui à évaluer, Giuliano Bonoli imagine un modèle intégrant une compensation en fonction du nombre d'années de cotisations de l'assuré. «Cela permettrait de toucher la catégorie de la population qu'on veut favoriser: ceux qui ont commencé à travailler tôt.»

Mais le modèle peut aussi comporter des failles. Car selon ce système, les personnes qui ont effectué de longues études seraient prétéritées. «Et un Marcel Ospel, qui a commencé à travailler tôt, serait avantagé», conclut le chercheur.