Avant de passer à table, rendez-vous est pris en ses bureaux de production du quartier des Eaux-Vives à Genève. Une entrée en matière idéale pour donner la mesure d'Alain Morisod, compositeur, producteur, animateur de télévision, ex-président de club de football dont chacun connaît l'allure bonhomme et, peut-être, le franc-parler qui le font passer pour un vieux copain.

Dans un entresol d'un bel immeuble du quai Gustave-Ador, trois pièces collectionnent ses faits d'arme. Caverne d'Ali Baba où brillent aux murs les disques d'or récoltés par le musicien, en solitaire depuis son Concerto pour un été de 1971 ou ensuite avec son groupe, les Sweet People. Mais aussi des souvenirs en pagaille, de l'un de ses dieux musicaux, Elvis, à des effigies de Tintin et autres babioles plus ou moins kitsch. Via une photo bras dessus bras dessous avec Christian Morin.

Ce complice de longue date d'Alain Morisod, avec lequel il a animé plusieurs émissions de variété retentissantes au début des années 80 sur la Télévision romande (La grande roue, Studio 4, Trèfle d'or) et produit une poignée de disques. C'était bien avant son retour en grâce avec les Coups de cœur d'Alain Morisod, dont il célèbre les 10 ans samedi prochain au pied du Cervin qui orne le décor studio que fouleront une pluie d'étoiles d'hier et d'aujourd'hui: Antoine, Quentin Mosimann (vainqueur de la Star Ac 7), Yann Lambiel, la Compagnie Créole et quelques surprises de taille. C'était bien avant encore que Christian Morin, par ailleurs clarinettiste jazz émérite, ne se mue en fer de lance de la Roue de la fortune sur TF1.

Reste que des fortunes, Morisod n'a fait qu'en connaître depuis trente-sept ans et les deux millions d'exemplaires écoulés de son tube instrumental estival qui lui a valu une solide aura internationale. Du Québec au Brésil en passant par le Japon et soixante pays où son nom n'a rien d'un repoussoir sonore. «Mes succès tiennent à la chance, aux bonnes rencontres au bon moment. Ma trajectoire, je n'aime pas le mot carrière, se résume à des opportunités concrétisées», lâchera-t-il plus tard au restaurant, devant des prunes caramélisées.

Le dessert bride-t-il l'ego comme les sucreries des Sweet People adoucissent les mœurs? «Je suis juste heureux de ce qui s'est passé dans ma vie et fier de ce que j'ai accompli. J'ai bientôt 60 ans et encore plein de projets artistiques. De quoi pourrais-je me plaindre. Certes, je n'apparaîtrai jamais au palmarès d'un équivalent suisse des Victoires de la musique, pas plus qu'en France d'ailleurs où, hormis les zones frontalières à la Suisse et la Bretagne, je reste un illustre inconnu. Mais je n'ai pas de regrets. Certains me considèrent comme ringard, et alors? Mais ringard, c'est quoi? Pascal Obispo et d'autres sont aussi ringards. On est de toute façon toujours le ringard de quelqu'un d'autre.»

La jolie formule, qui vaut pour bien des étiquettes, est à méditer. Ce sera chose faite le temps de rejoindre le restaurant à deux pas des bureaux d'un Morisod qui dispose d'un tas de maximes pour expliquer sa longévité artistique. Comme le fait de ne jamais avoir été à la mode empêche ainsi de se retrouver un jour démodé. Ou, un brin plus démagogique, que c'est le public qui est toujours roi et, partant, a le droit de vie et de mort sur un destin artistique. Aujourd'hui plus qu'au temps des Ferré, Brel, Brassens ou Gainsbourg, sans doute. Quoique.

Reste que quarante-quatre Coups de cœur en dix ans parlent en faveur d'Alain Morisod. Sans évoquer leurs taux d'audience: «Nous n'avons jamais perdu. Même face à la grosse cavalerie des divertissements des chaînes françaises! Et cela avec un budget cinq à six fois inférieur aux leurs depuis 1998», précise-t-il à l'heure d'une crème légère de volaille dans le décor contemporain et feutré du Café Camille, tout de brun et de violet atmosphérique, rue du Simplon. Alors, c'est sûr que le Cervin en guise de clin d'œil à la Paramount peut paraître bon marché en télévision, mais avec 70000 francs par émission, il ne faut pas escompter de miracles visuels non plus.

Surtout à une époque où la moindre apparition TV d'un artiste se monnaie. «Même les anciens chanteurs, comme Antoine que je côtoie depuis des années, ne se déplacent plus gratuitement. Et je les comprends. La nostalgie a tout envahi artistiquement. Pourquoi n'en profiteraient-ils pas? Il suffit de voir le succès des tournées comme «Age tendre et tête de bois» avec Stone et Charden ou Frank Alamo. La donne a changé en dix ans et, à présent, l'émission paie le déplacement, l'hôtel et le cachet des artistes.»

Morisod joue le jeu de ce show-biz qu'il connaît sur le bout des doigts de pianiste. Et compose ses partitions télévisuelles avec «mes goûts, ceux du public et une réalité économique». Sans être dupe pour autant des faux-semblants et des retournements de veste qui minent un milieu où même les vieux ténors dénués de voix sont félicités.Si ses Coups de cœur devaient s'arrêter, ce fils d'un boucher de la place genevoise et d'une mère au foyer très protectrice a de quoi se retourner. L'onglet saignant qu'il déguste révèle autant de caractère que lui. Derrière quelques principes de vie essentiels (civilité ou respect de l'autre) érigés en règles morales, Morisod est parvenu à perdurer en cultivant ses différences. Un savoir-vivre doublé d'un savoir-faire et d'une indépendance d'esprit qui ne lui ont jamais fait renier ses choix. Financièrement à l'abri, artistiquement comblé, ce Morisod se définissant comme un artisan éthique ne nourrit-il vraiment aucun regret? N'aurait-il pu profiter de sa popularité pour prendre plus de risques? «Quand on a goûté à un succès tel que Concerto pour un été, on continue de vouloir le reproduire. La remise en question s'effectue plutôt quand ça ne marche plus. Ça n'a jamais été mon cas. Je n'ai peut-être pas eu le courage de changer de voie musicale, ni l'envie. Même si j'aurais adoré composer des BO de films mais que je n'ai pas osé franchir la porte ouverte un jour par le réalisateur José Giovanni. Mais je n'ai pas honte de mes productions. Pas plus que mes choix d'invités aux Coups de cœur.»Pouvoir mêler du jazz à du classique, des humoristes de tout poil aux gloires passées et actuelles de la chanson, des morceaux enlevés à des ballades doucereuses reste un tour de force assez rare sur le petit écran.

«Que ce soit les Coups de cœur, Passe-moi les jumelles ou Mise au point, on constate que ce sont les programmes originaux de la TSR qui font le plus d'audience. Les recettes étrangères adoptées à la sauce suisse romande ne fonctionnent pas.»Un écran plat encadré, tendance en essor dans les lieux chics et cosy, diffuse un documentaire animalier qu'ignorent les quelques tablées occupées du Café Camille. Trois clients saluent Alain Morisod et le rappellent à ses souvenirs d'écolier de l'Institut Florimont. Il leur cause comme à des vieux potes. C'est ce qu'il représente aux yeux d'une majorité de téléspectateurs. Un vieux copain qui a réussi, sans prendre la grosse tête. Un chic type en somme? Un Monsieur Loyal? Non, un mec normal resté fidèle en amitié comme en musiques. Prisonnier d'une image kitschissime et anachronique pour les plus jeunes, figure vénérée bien vivante pour les anciens, on dirait presque que Morisod a su diviser pour mieux régner. Sans coups bas ni petits arrangements avec sa posture visiblement. Avec quelques coups de gueule toutefois, comme pour le retour à Genève des notes à l'école. L'arrivée des expressos est en tout cas loin de sonner la récréation faite existence d'Alain Morisod. «Dans la vie, on ne laisse de toute façon que plus ou moins une bonne impression aux gens.» Dont acte.