Le restaurant s'appelle 0815. Prononcez nullachtfüfzää. Une expression venue d'Allemagne, qui a pour origine le numéro d'une mitrailleuse dont l'usage s'était imposé à toutes les armées du pays lors de la Première Guerre mondiale. Depuis, on dit 0815 pour quelque chose de standard, de moyen, qui ne sort pas de l'ordinaire. Dans l'enseigne de notre lieu de notre rendez-vous, l'expression est utilisée avec ironie, tant ce petit restaurant, à deux pas de la Bahnhofstrasse s'en voudrait de passer pour commun. Avec son décor noir et design, ses petits plats d'une frugalité étudiée servis par de jolies serveuses à des clients élégants juchés sur de hauts tabourets, c'est tout un résumé du chic zurichois.

En consultant rapidement le menu, Andreas Auer dit tout le plaisir qu'il a de découvrir la métropole alémanique. Lui le Grison, qui a étudié à Neuchâtel avec Jean-François Aubert avant de faire l'essentiel de sa carrière à Genève, ne faisait jusqu'ici que passer par Zurich. Il y vit désormais depuis le début de l'année, depuis qu'il a ouvert à 60 ans, entre sa chaire de droit public à l'université et la maison de maître d'Aarau qui abrite son Centre d'études et de documentation sur la démocratie directe (C2D), une nouvelle étape de son parcours.» C'est une ville extraordinaire, bouillonnante, où les gens sont sympathiques et l'académie est bien intégrée dans la cité», énumère l'exilé de Genève. Le 24 février dernier, il a encore voté à Genève pour la révision de la Constitution. Comme lui, 79,3% des citoyens ont dit oui. Mais ce prochain dimanche, il ne suivra que de loin et en simple spectateur l'élection des constituants. Pas grave, l'essentiel est d'avoir pu préparer ce «moment historique». Pour avoir joué un rôle moteur dans le comité apolitique «Une nouvelle Constitution pour Genève», Andreas Auer pourrait bien rester dans l'Histoire comme le père de la nouvelle charte fondamentale des Genevois. Certains aujourd'hui se plaignent d'une campagne sans relief? Il en faudrait plus pour refroidir l'enthousiasme du professeur. Imaginez, 530 candidats pour 80 sièges, il y a une vraie mobilisation. Et avec un quorum de 3%, les petites formations ont une chance raisonnable de percer.

Au moment où on lui apporte son tartare et ses toasts, Andreas Auer évoque un autre repas. Celui qui s'est tenu chez lui le 24 février 2005 et où tout a commencé. Il y avait parmi les convives Maria Anna Hutter, la sautière du Grand Conseil, Raphaël Mahler, le secrétaire général du pouvoir judiciaire, et Pascal Pétroz, un de ses anciens étudiants, avocat et député PDC. Au menu des conspirateurs: le lancement d'une initiative populaire pour donner une nouvelle jeunesse à «une vieille dame dans un état lamentable»; pour en finir avec les incessantes querelles de pouvoirs institutionnels qui, au lieu d'œuvrer à un but commun, travaillent l'un contre l'autre; pour assurer une nouvelle lisibilité à un texte que tant d'ajouts, au fil de 160 ans, ont défiguré. Il ne sera pas nécessaire de passer par l'initiative populaire. L'association fondée par Auer et ses amis réunira rapidement 500 membres, l'idée de la révision sera reprise par les principales forces politiques, malgré l'opposition de l'Alliance de gauche et les réticences de départ de certains radicaux.

Il fallait réunir toutes les volontés en faveur de la révision sans entrer sur le fond. Le contraire aurait fait tout capoter. C'était là tout la difficulté, tout le charme aussi de l'opération. En évoquant les débuts du processus, Andreas Auer a le regard pétillant. Mais il est très prudent, aujourd'hui encore, sur ce qu'il faut changer à Genève. Sa Constitution idéale, il pourrait l'écrire «en une demi-journée», mais il ne veut pas être celui qui donne des leçons. Il applaudit en revanche la démarche du Parti radical, qui vient de mettre sur la table, avant même que les travaux ne commencent, un texte tout ficelé. «C'est de bonne guerre, cela lance le débat.» On sait que le professeur a proposé la suppression de la Ville de Genève, dont les instances, sur un si petit territoire, font double emploi avec celles du canton quand elles ne s'efforcent pas d'aller en sens contraire. Mais il sait bien que cette perspective spectaculaire, défendue lors de sa leçon d'adieux dans la ville de Calvin, a fort peu de chances d'être réalisée. C'est le genre d'innovations qui, le jour où la nouvelle Constitution passera devant le peuple, risquerait de faire s'écrouler tout l'édifice. La dernière tentative de révision totale à Genève remonte à 1862 et s'était soldée par un échec populaire retentissant.

Non, les nouvelles constitutions ne sont pas toujours le produit d'un bouleversement, d'une révolution. Tous les cantons qui ont rénové leurs chartes ces dernières années sont bien placés pour le savoir. Les révisions se mettent en œuvre chaque fois que la méfiance du peuple envers les autorités devient trop forte. Les Bernois ont fait cet exercice, les Vaudois, les Fribourgeois. A Genève aussi, la nouvelle constitution devra trouver un équilibre entre la reprise des traditions et une bonne dose d'innovation. Il y a toujours dans ces chantiers une thérapie de groupe, un rajeunissement de la classe politique. A Genève, il y a de la marge pour améliorer le fonctionnement des institutions, renforcer les droits populaires, amener de nouvelles libertés, favoriser de nouvelles collaborations à l'échelle du bassin lémanique.

Par définition une révision constitutionnelle est un exercice cantonal alors même que la région vit et se développe au-delà de ces anciennes limites. Là, la nouvelle Constitution ne pourra pas faire grand-chose directement, ne pourra pas trouver une solution à tout.

Mais l'exercice est loin d'être vain. Il permettra de créer des ponts pour mieux travailler avec les autres, de trouver des chemins. Andreas Auer n'est pas de ceux qui pensent que le fédéralisme a vécu et qu'un avenir radieux se dessine dans de plus vastes régions. «En Suisse, l'Etat a toujours été le canton, il le reste. C'est une dimension que l'on ne peut pas gommer».

Ce qui ne signifie nullement qu'il ne faille pas, à travers des concordats intercantonaux ou des traités internationaux, façonner de nouveaux espaces. Lui-même a beaucoup travaillé sur le dossier du CEVA, la future ligne ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse, qui mêle le droit cantonal, fédéral et français.

Le repas se termine avec un petit café. Andreas Auer reprend sa bicyclette devant le restaurant et retourne à ses recherches. Il travaille à un projet sur la démocratie directe et l'Union européenne, ce couple tragique. A Aarau, au C2D, on procède à l'intégration dans la banque de données de l'institut d'une énorme masse d'informations sur les votations populaires des Etats-Unis. Dans une semaine, il sera en Amérique du Sud, pour voir de plus près les nouveaux régimes populistes. D'ici la, les citoyens du bout du lac auront voté et les 80 élus pourront commencer leurs travaux. Bien sûr, il ne veut pas donner de leçon. Mais si au moins la Constitution genevoise pouvait ne pas être «0815»!