Rendez-vous au restaurant de l'Hôtel-de-Ville, en plein cœur de la Vieille-Ville genevoise. Pour le vent de l'Histoire qui souffle entre les pavés? Ou pour le gotha politique qui se presse dans ce café et les mains qu'il est toujours bon de serrer? «Non», répond Boris Wastiau, regard bleu sur une voix douce, précise, presque pointue dans le phrasé. «Simplement pour la vie du lieu. Ici, il se passe toujours quelque chose.» En effet, peu après, un couple de Japonais, très smart, se fait filmer, attablé. Peut-être une star nippone en visite dans la cité...

Mais le Japon n'est pas la destination de prédilection de Boris Wastiau. Même s'il a décidé, adolescent, qu'il pourrait «vivre n'importe où et que les êtres humains sont les mêmes partout», cet anthropologue choisi parmi 90candidats pour succéder à Jacques Hainard à la tête du Musée d'ethnographie de Genève (MEG), est lié à quelques lieux clés.

La Belgique, tout d'abord, où il est né il y a trente-huit ans. Le 01.01.1970. Pas étonnant avec ça qu'il ait des airs de premier de classe. «Et, avec mes lunettes, ça n'arrange rien. Mais bientôt, je me fais opérer, fini la myopie! C'est mon cadeau de Noël. Plus pratique pour skier.» On n'a pas encore commandé le foie de veau grillé à l'anglaise qu'on est déjà ailleurs, sur les cimes enneigées, à flanc de pente et dans le froid qui fouette. «J'ai arrêté le squash,trop violent.» Et la violence n'est pas la couleur dominante de la famille Wastiau. «On est une famille de pasteurs, de médecins, des professions tournées vers les autres.» Institutrice de formation, sa mère a fini par enseigner le protestantisme. Une inscription religieuse qu'il a conservée? «Non, je suis athée total. Je vis en société, pas en communauté.»

Cette nuance, son père l'apprécierait. Dans les années 1970, cet éducateur a suscité une polémique en créant un programme expérimental à destination d'enfants en difficulté. «On commençait à découvrir les bienfaits d'une action qui ne passait pas par la répression. Mon père emmenait ces jeunes faire de la voile ou grimper. Certains journalistes ont piqué la mouche, je me rappelle un article titré: «On offre du yachting à des délinquants.» J'étais gosse, mais je crois que j'étais déjà fier, content de ces choix à contre-courant.»

En revanche, il l'a peu vu, ce père militant. D'autant que, dans une seconde phase de sa carrière, le défricheur est parti en Afrique centrale et en Afrique de l'Ouest, monter des projets de développement. «On le rejoignait pendant les vacances. C'était dans la cambrousse. Je me suis tout de suite intéressé à la manière dont vivaient les gens. Quand j'ai appris qu'on pouvait faire de cette curiosité un métier qui s'appelait ethnologie, je n'ai pas hésité.»

Suivent de brillantes études en Belgique, au Portugal et en Grande-Bretagne. Avec la reconnaissance de ses pairs, dont Jacques Hainard, actuel directeur du MEG, qui l'a recruté il y a une année pour le poste de conservateur des départements Afrique et Amériques. Le CV de Boris Wastiau parle aussi: licence, master, doctorat, le tout avant l'âge de 30 ans. Et cette place de directeur avant 40.

«Quand je me fixe un objectif, je fais tout ce qu'il faut pour l'atteindre.» Cravate bleu nuit sur costume sombre, la déclaration sonne comme la doxa d'un jeune cadre dynamique. «Oui, mais regardez, je porte un jean! Et, en Afrique, la chemise est une marque de respect sitôt qu'on a des responsabilités.»

En 1992, lorsque, pour son doctorat, il part en Zambie étudier les masques d'initiation de l'ethnie Luvale, Boris Wastiau ne porte pas encore de cravate. «J'ai dû renoncer à ce sujet. Il y a autour de ces masques un tel secret et un tel rapport de force entre les jeunes et les anciens avec d'immenses enjeux autour de la nourriture, de l'alcool et des femmes, que je n'ai pas pu continuer.» Bienvenue dans une autre réalité. «J'ai embrayé sur les rituels de possession. Passionnant de voir comment le devin associe dans une seule pratique les régulations médicale, symbolique et sociale.»

Entre deux bouchées, l'anthropologueraconte. Seules les maladies curables sont abordées par le rituel. Les autres sont «les maladies de Dieu». Au cours de la cérémonie, le devin scanne tous les participants et, au moyen de techniques d'identification, saisit l'espèce et la fonction de chacun. «Ici, dans ce restaurant, le même devin pourrait dire tout de suite si les clients sont des collègues, des proches ou des illégitimes...»

Restons en Afrique. «J'ai aimé, beaucoup, mais c'est un hardship, une rude affaire. La moitié du temps, je cherchais de quoi manger. La Zambie est un pays pacifique, il n'y a ni harcèlement policier, ni pression militaire, mais quand la sécheresse s'abat sur le pays, tous les quatre ans environ, les habitants vivent de très, très peu.»

A ce moment, Boris Wastiau pensait s'établir sur ce continent exigeant. C'est que, trois ans auparavant, avec un ami, il avait relié Paris-Bamako en auto-stop. «Deux mois, porte à porte. Mon plus beau voyage. Avant la vague des attentats islamistes, l'Algérie était un paradis. En Zambie, rien n'est gratuit, tu paies pour tout, mais en Algérie, quand les gens pensaient que je voyageais sans le sou, ils voulaient me donner de l'argent!» Pourquoi une telle générosité? «C'est lié à la mentalité, mais aussi à la religion. Un soir, un automobiliste est revenu à son point de départ, rien que pour nous emmener où l'on voulait aller. Parce qu'«Allah nous avait mis sur sa route...»

La route, le chemin, le mouvement. Quand on parle avec Boris Wastiau, pas de surplace. «J'aime bouger. Je suis resté onze ans au Musée royal de l'Afrique centrale, à Bruxelles, c'était trop.» Pourtant, il n'a pas chômé. Un mariage, trois enfants, dont un aîné de 5 ans qui s'inquiète déjà du réchauffement de la planète, et une exposition marquante, en novembre 2000, qui l'a lancé auprès des spécialistes de l'Afrique: «ExitCongoMuseum. Un siècle d'art avec/sans papiers a marqué un tournant, car, pour la première fois, en Belgique, on exposait les 125 pièces maîtresses de la collection d'art congolais en demandant à huit artistes contemporains du même pays de donner leur point de vue sur l'histoire coloniale. Certains commentateurs ont ressenti cette exposition comme une agression.»

Il en ira sans doute autrement de Medusa en Afrique*, qui ouvre ses portes cette semaine au Musée d'ethnographie de Genève. «L'occasion de découvrir 120pièces magnifiques, des masques et des sculptures liés aux techniques d'enchantement, celles qui laissent médusé, d'où le titre. Et, en regard, il s'agit de réfléchir à nos technologies occidentales d'enchantement, celles qui nous servent aussi de bouclier...»

Il fait beau à présent. Boris Wastiau vole à son prochain rendez-vous sur son vélo. Le même qui lui a valu une commotion en juillet dernier. Maintenant, il porte un casque. Et une cravate. Car, plus que jamais, il a des responsabilités.

*Medusa en Afrique. MEG-Musée d'ethnographie Carl-Vogt, bd Carl-Vogt 65, 022/418 45 50, http://www.ville-ge.ch/meg Ma-di 10-17h, du 14 novembre 2008 au 30 décembre 2009.