Déjeuner avec Cuche et Barbezat. Mais qu'est-ce que c'est que ce cirque?

Benjamin Cuche et Jean-Luc Barbezat font le bonheur du cirque Knie, le temps d'une tournée et d'un automne. Une première pour les deux humoristes neuchâtelois, qui réalisent un rêve.

L'un est en retard, l'autre pas: «Vous le préciserez bien dans votre article, n'est-ce pas?» Benjamin Cuche se marre. Arrivé à midi tapant, le compère de Barbezat est d'humeur joyeuse. Comme toujours, semble-t-il. On imagine mal ce jeune quadragénaire boudeur ou désagréable.

Il ne s'inquiète pas outre mesure. Le cirque Knie, leur nouvelle et éphémère maison, n'est qu'à un pas de là, sur la plaine de Plainpalais à Genève. Le temps de sortir de la roulotte et Barbezat sera là. «Le spectacle vous a-t-il plu?» s'intéresse Cuche, communément appelé par son nom de famille. On répond par l'affirmative. Car il faut avouer que le duo est diablement efficace sur une piste de cirque. Leur numéro est simple mais drôle, et se base sur leurs deux personnages récurrents et caricaturaux Jean-Henri et Pierre-Etienne, deux Neuchâtelois du Haut et du Bas à l'accent fortement prononcé.

Leur attirail vestimentaire constitué, entre autres costumes, d'une combinaison moulante rouge à étoiles apporte même une petite touche de glamour. Enfin, presque. Tout au long du spectacle, entre les spectaculaires acrobates chinois et les éléphants, le jongleur et la contorsionniste, Cuche et Barbezat font leur cirque. A leur manière.

«On a gardé le côté à la fois traditionnel et désuet du cirque», remarque Jean-Luc Barbezat, arrivé entre-temps, d'humeur tout aussi excellente. «Nous ne voulions pas révolutionner le cirque, c'est évident. Nous avons joué sur l'univers que l'on connaît. Si nous avions participé à la caravane du Tour de France, nous aurions fait des sketches sur le dopage, les sponsors ou ce qui touche au vélo. Ici, on joue sur les clichés du cirque.»

La musique de fanfare, les chutes forcées, les acrobaties ratées, un humour parfois ras les pâquerettes et même un coup de râteau: le duo a pensé à tout pour son show. Le public a même droit à un lancer de canon - «on s'est vachement entraînés pour ça». Le pire, c'est que c'est vrai. Cuche, qui réalise les acrobaties, s'est longuement exercé pour réaliser une cascade à une hauteur affolante. La séquence est aussi classique que burlesque: l'humoriste grimpe sur une échelle; soudain, celle-ci s'élève, tirée vers le ciel par un crochet; l'infortuné se débat dans le vide, manque de chuter, mais se raccroche du bout du pied à un échelon. Frisson sous le chapiteau.

«On a répété parfois des nuits entières», explique-t-il. «Nous avons imaginé nous-mêmes nos sketches et nos pirouettes et les avons ensuite présentées à Fredy Knie. Il ne nous avait donné aucune directive, rien. Nous avons tout fait avec notre propre équipe, jusqu'à la composition de la musique.» Cela leur a pris dix jours pour créer le spectacle, mais ils continuent de répéter chaque jour, dès que la piste est libre. Alors, le cirque, même pas peur. D'autant que «Benja» voulait en faire depuis tout petit.

Appartenir, pour un temps aussi infime soit-il, à la grande famille du cirque exprime, chez Cuche et Barbezat, le goût pour de nouvelles aventures. Le goût du rire, aussi et surtout. «Se faire plaisir et faire plaisir aux gens, voilà ce qui nous importe», plaide Cuche. Les deux comparses alternent équitablement le temps de parole. «C'est un réel plaisir de voir les gens rire. En plus, cette année, c'est une belle édition pour Knie, la seule chose que l'on risque, c'est de passer derrière un numéro qui marche bien et se ridiculiser.»

La peur du ridicule, pourtant, Cuche et Barbezat ne la connaissent pas, il suffit de voir leur combinaison, dont ils rient volontiers. Attention cependant, les deux amis de toujours (ils se sont connus à l'âge de sept ans au ski-club) ne prétendent pas «faire le clown». «Ce n'est pas notre métier. Nous aurions été bien prétentieux de manipuler le costume et les mimiques du clown», se défend Jean-Luc Barbezat. Même s'ils affectionnent l'humour de situation et les tartes à la crème lancées en pleine figure par les mimes au nez rouge.

L'arrivée des steaks tartares et des salades ponctue la discussion. «Si tout le monde sait ce qu'on mange, je vais éviter de prendre du thon rouge, je ne voudrais pas recevoir des lettres d'insultes», rit Cuche. On pense alors au tract distribué à l'entrée du spectacle dénonçant l'utilisation des animaux dans les cirques. «C'est un beau combat, mais ce n'est pas le mien. Et je pense qu'ils se trompent de cible, car ce n'est pas chez Knie que les animaux sont maltraités, je pense», argumente Barbezat. «Mes parents paysans traitaient plus mal leurs vaches», se souvient Cuche, avant d'évoquer les dérives de ce genre de batailles.

Knie, Cuche et Barbezat: il y a un point commun. Les deux «institutions» représentent chacune une entreprise avec son quota d'employés. Pour leur numéro de piste, le «couple» (comme ils se définissent eux-mêmes») a ainsi fait appel à ses habituels collaborateurs: ses costumières, son compositeur, son accessoiriste, etc. Une petite société.

Barbezat s'explique: «Comme nous, le cirque est une entreprise indépendante. Cela fait vingt ans que l'on fait du spectacle, on est de petits entrepreneurs en somme. On ne fait pas partie de l'institution subventionnée qui parfois oublie son public. Certains disent que le cirque, c'est ringard, mais on oublie de dire que les Knie ne peuvent se permettre de prendre de risques, sous peine de mettre la clé sous la porte. C'est épatant d'arriver à ce genre de résultat sans subventions. Fredy Knie est peut-être parfois dur, mais c'est un chef d'entreprise incroyable. Attention, on ne fait pas le procès du théâtre subventionné. On dit juste que c'est impressionnant de voir que le cirque Knie engage plus de 200 personnes par édition et attire plus d'un million de spectateurs. On comprend mieux le sérieux et l'engagement de tous ces artistes. Ils n'ont pas le droit à l'erreur.»

Le travail est une valeur importante aux yeux du duo. Répéter la nuit comme les gens du cirque, créer, faire rire, voilà leur quotidien jusqu'en novembre. Zéro jour de relâche. «Si, on en a deux», lâche Benjamin Cuche, l'optimiste du couple. «Ça c'est bien Cuche, être positif. Moi, je traîne plutôt des pieds, se lamente Barbezat. Mais on s'équilibre et on s'aide. Seul, je ne sais pas si j'aurais pu faire autant de choses. A deux, on se motive et on peut rire des coups durs.»

Le café arrive, bouillant. Ils se remémorent cette tournée en Belgique lorsqu'ils jouaient devant six personnes - «de moyenne, pas par jour!» rit Cuche. «A deux, c'est mieux» pourrait être le titre de leur prochain spectacle. Ils préfèrent «Cuche et Barbezat font des bêtises», qu'ils entameront à la rentrée 2009.

En attendant, ils profitent de leur vie de saltimbanques, confortablement installés dans leur roulotte. Chacun la sienne. Une prérogative que n'ont pas certains autres acrobates. «Oui mais nous, on est des invités.»

Contrairement à certains humoristes qui se forcent à blaguer tout le temps pour justifier leur humour, Barbezat et Cuche rient avec sincérité et simplicité. Il est 14h30, ils se lèvent. Dans trente minutes, ils seront sur la piste, pour une nouvelle représentation.

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