Quelque chose de plus. Un air d'adolescent hanté par La Fureur de vivre et par A bout de souffle, le film de Jean-Luc Godard. Une jeunesse tambourinante, dans un torrent de doute. Le metteur en scène Jean Liermier, 38 ans, a Molière et Musset dans le sang. Des légendes d'acteurs au bout de la langue. Sa parole est animée de cet amour-là: la scène comme une veillée où des hommes et des femmes goûtent à l'humanité dans le calice de la fiction. Depuis le 1er juillet, il dirige le Théâtre de Carouge, maison où se chamaillent des ombres illustres. A peine installé, il a voulu aérer les lieux. En deux mois, il a apporté des changements que d'aucuns diraient cosmétiques, mais qui témoignent d'un esprit. «Déjeuner avec vous? D'accord! Mais d'abord, je vous montre mon théâtre!»

Le jour dit, il nous attend dans le hall, veste sans manches sur pull à rayures claires, griffé Lacoste. Il parle comme il marche: à vive allure. Avec lui, on admire le jeu du gris et du rouge dans le foyer: une autre moquette, un mobilier souple, un supplément d'élégance, un gain d'espace surtout pour encourager le marivaudage à l'entracte. Au pas de course, on redécouvre la salle, un amphithéâtre de 400 places, désormais protégé des bruits de l'extérieur par une paroi insonorisée. Une nef pour que le théâtre s'ébruite en flammèches, pour qu'acteurs et spectateurs se rassemblent dans un même transport. Ces métamorphoses ont coûté 200 000 francs, souffle Jean Liermier, qui a su trouver ces fonds.

C'est qu'il est difficile de résister à Jean Liermier, à son panache façon Peter Pan. Au bistrot à présent, devant un plat d'antipasti, il ébauche un premier bilan. Le nombre d'abonnements a augmenté de 20% par rapport à la saison passée, souligne-t-il, dépassant la barre des 3000, et ce dans une conjoncture où le spectateur, très sollicité, se montre de plus en plus volage. Il a aussi engagé une personne chargée de draguer des nouveaux publics, dans les entreprises notamment.

Son coup de maître, surtout, c'est d'avoir lancé sa première saison avec une féerie, la plus efficace des publicités. A l'affiche depuis mi-septembre, Le Cirque invisible de Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin étourdit de bonheur, avec ses canards en pagaille, sa funambule en fleur, sa bicyclette à squelette, ses ficelles de toujours dotées soudain d'une gaillardise noceuse. Chaque soir, le Théâtre de Carouge refuse du monde.

Comment mieux dire que le théâtre est une fête? Une communion sur les marches du carnaval. A 12 ans, Jean Liermier a su qu'il lui consacrerait sa vie. Grandiloquent? Les vérités intimes n'ont pas de taille établie. Dans son Annemasse natale, aux portes de Genève, il se rode. Des poèmes dans la poche et des grimaces d'Arlequin en réserve. La cuisine familiale est sa Comédie-Française. «A 12 ans, j'ai eu la foi dans le théâtre. Ce jour-là, je me souviens, je me suis dit que je donnerais ma vie pour ça. Et ce n'était pas du romantisme. C'était une fulgurance.»

Cette conviction est un talisman. A 20 ans, il s'affûte en Figaro, puis mord dans On ne badine pas avec l'amour, sous la direction du Genevois Richard Vachoux. Son enthousiasme est un virus hautement désirable: André Engel (lion parfois griffu de la mise en scène francophone) l'engage comme assistant, un privilège; patron du Théâtre Am Stram Gram à Genève, Dominique Catton lui confie en 2001 le rôle de Tintin, dans Les Bijoux de la Castafiore, adaptation qui affole les foules; autre honneur, l'administratrice de la Comédie-Française Muriel Mayette l'invite, la saison passée, à monter deux pièces, dont la redoutable Penthésilée de Heinrich von Kleist à la Salle Richelieu.

Bref, les honneurs pleuvent. Et les coups de bâton, parfois. La critique parisienne est cruelle avec sa Penthésilée. Le surdoué est à peine cité dans les articles. C'est ce qui s'appelle passer à la trappe. La blessure saigne toujours: il n'a pas su gagner à sa cause, dit-il, les acteurs de l'illustre maison. A-t-il été tenté de panser ses plaies auprès de sa fiancée? Non. Le théâtre est son contrepoison: tout en veillant à la grande toilette de l'institution carougeoise, il répète Le jeu de l'amour et du hasard, son prochain spectacle.

Qu'est-ce qui fait le charisme de Jean Liermier? Une manière de ne jamais ressasser et d'épouser l'instant, d'en jouir si possible. Il l'affirme souvent: il n'est pas sûr de disposer de beaucoup de temps devant lui. Le destin a frappé. A 2 ans, il perd son père, géologue de métier et pilote amateur dans un accident d'avion. Dix ans après, c'est son frère aîné qui se tue en vol. La tragédie paraît sans fin, une décennie plus tard: un autre de ses frères meurt à hauteur de nuages. De cet acharnement du ciel, Jean Liermier ne conclut rien. Lui n'a jamais touché à un manche à balai, «à cause de problèmes d'yeux», précise-t-il. Mais quand il dirige des acteurs, il leur parle souvent de loi de la gravité, du poids d'un mouvement, d'apesanteur. Comme s'il y avait un lien secret entre l'azur et l'étoffe du théâtre.

L'aura de Jean Liermier tient en partie à ça, peut-être: un chagrin, dont il ne dira jamais rien, sublimé en lumière. Le jeu d'une fiction pour éprouver la vie, c'est-à-dire palper les ombres. L'ambition, modeste et astronomique à la fois, c'est d'écouter les auteurs, Molière, Marivaux ou Musset, comme s'ils lui parlaient dans le creux de l'oreille. Pécherait-il par excès de classicisme, alors que tant de jeunes loups bardés de théories s'enorgueillissent de démonter le répertoire? Devant une assiette de risotto, Jean Liermier enfonce le clou: «Ringard? C'est ce que certains disent de moi et ça me convient. Je suis très fier de ça. Mon métier est de raconter des histoires. La mise en scène est un art.»

Tant d'amour pour le théâtre. Mais comment supporter qu'il soit moins en grâce qu'à une époque? «Nous sommes perçus comme trop nombrilistes et c'est en grande partie de notre faute. Pourquoi chercher à médiatiser les soucis de la profession, prendre à témoin de nos misères l'opinion? On doit pouvoir affronter les responsables politiques sans cet appui. Et leur expliquer que subventionner des théâtres, c'est investir dans le bien-être de la communauté, dans le rayonnement d'une ville. Quand j'ai été reçu par Charles Beer, qui dirige le Département de l'Instruction publique à Genève, je lui ai dit: «Si vous n'êtes pas convaincu de la nécessité de votre subvention, inutile de continuer!» Je voulais qu'il comprenne que nous étions partenaires.»

Sur sa chaise, Jean Liermier parle comme sur une vague. Un coup il s'éloigne, un autre il revient, penché dangereusement sur le risotto maison du Lion d'Or. Il a tant de choses à raconter. En février, il sera papa pour la première fois. «J'avais peur de la paternité, peur que ça mette en péril le lien que j'ai avec le théâtre. Mais là, c'est trop beau!» Le café arrive. Dans un instant, il courra répéter Le Jeu de l'amour et du hasard, de Marivaux. L'artiste est chiffonné. L'échec de Penthésilée l'a secoué. «Ma passion passe par des phases de doute. L'enjeu de ce Marivaux est intime: «A-t-on encore quelque chose à faire ensemble, le théâtre et moi?» Je serai malheureux si ce n'est plus le cas.»