«C’est le plus grave cas de fraude scientifique auquel l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich doit faire face», a déclaré lundi lors d’une conférence téléphonique son président Ralph Eichler. Les données à la base de deux articles scientifiques et d’une thèse de doctorat en chimie ont été falsifiées.

Ces manipulations, qui remontent à 1999 et 2000, impliquent un doctorant et un candidat à l’habilitation, ainsi que le professeur de chimie Peter Chen comme responsable de la recherche. Nommé en 2007 vice-président de l’EPFZ pour la recherche, Peter Chen a annoncé sa démission de ce poste pour la fin de septembre. Il garde toutefois sa chaire en chimie physico-organique.

Ralph Eichler, président de l’EPFZ, s’est montré choqué: «Dans la recherche, les fraudes ne valent jamais la peine, elles finissent toujours par être découvertes. J’espère que ce cas servira de leçon à nos étudiants.» Il regrette la démission de Peter Chen, «une personne intègre qui a toute ma confiance». Mais en tant que garant de la qualité de la recherche, il aurait difficilement pu faire autrement: «Sa crédibilité et celle de notre institution étaient en jeu.»

Après la publication des travaux incriminés, d’autres groupes de recherche actifs dans le même domaine ont obtenu des résultats largement divergents. Toutes les tentatives d’explications sont restées vaines. Nourrissant des soupçons de fraude, Peter Chen lui-même a demandé en janvier 2009 à la direction de l’EPFZ d’instaurer une commission d’enquête scientifique.

Trois professeurs externes et deux internes se sont penchés sur le cas. Leurs conclusions, rendues cet été, sont sans appel. Une partie des données ont été falsifiées. Certaines expériences ont été dupliquées et ajoutées ultérieurement aux mesures. Certains signaux parasites présentaient exactement la même forme, alors que leur répétition est matériellement impossible. Autre fait troublant, le carnet de laboratoire qui retrace toutes les expériences effectuées, ainsi que la plupart des données brutes ont disparu.

Pas de dénonciation pénale

Les trois personnes impliquées nient catégoriquement avoir manipulé les résultats. Elles admettent toutes cependant qu’une falsification a eu lieu. La commission d’experts recommande de retirer les deux articles – ce qui a été fait – ainsi que la thèse de doctorat. Là, la situation juridique est plus compliquée. L’auteur de la thèse a dans un premier temps retiré de son plein gré son travail, avant de revenir sur sa décision. Après le délai de recours d’un mois, l’EPFZ devra décider si elle veut annuler son titre de docteur. L’institution n’envisage pas pour le moment de dénonciation pénale.

Malgré ce coup dur, Ralph Eich­ler ne craint pas pour la renommée de l’EPFZ: «Nous avons agi de manière conséquente et selon les règles que nous nous sommes fixées en cas de fraude.» Alors que les faits remontent à presque dix ans, pourquoi l’école n’a-t-elle transmis le cas à une commission d’experts qu’au début de cette année? «L’idée que cela puisse être une falsification ne vient qu’en dernier lieu. Nous avons auparavant tout fait pour essayer de clarifier les divergences.»

L’EPFZ avait déjà été touchée par la bande par un cas célèbre de fraude scientifique. En 2002, les recherches dans un laboratoire américain privé du jeune prodige allemand Jan Hendrik Schön sur les semi-conducteurs se révélaient être falsifiées. Un de ses superviseurs, Bertram Batlogg, est professeur de physique à l’EPFZ. Il avait été engagé avant que la supercherie ne soit découverte. Il avait reconnu notamment avoir péché par excès de confiance envers un collaborateur talentueux.

Fraudes en nombre

Les quatre Académies suisses des sciences viennent de publier un rapport consacré à l’intégrité dans la recherche scientifique. Membre du groupe de rédaction, le professeur de droit à l’Université de Saint-Gall Rainer J. Schweizer se montre plutôt pessimiste: «Les cas de fraudes scientifiques sont plus nombreux que ce que l’on veut bien admettre. Et je ne crois pas que l’on finisse par découvrir toutes les falsifications», déclare-t-il. Il poursuit: «A l’Université de Saint-Gall, nous avons un programme informatique qui permet de détecter les plagiats grossiers de nos étudiants et doctorants. Le nombre de cas découverts est élevé. Mais, avant que nous introduisions ce système, personne ne voulait le croire.»

Rainer J. Schweizer ne croit pas à un dommage d’image pour l’institution zurichoise: «L’EPFZ a fait preuve d’une réaction non seulement adéquate, mais excellente. La démission de Peter Chen était inévitable. Et l’information donnée est très complète. Je souhaiterais que d’autres universités fassent de même.»