Ils seront six, ce dimanche, à briguer une élection au Conseil d’Etat neuchâtelois. Au vu du résultat du premier tour, le ministre vert Fernand Cuche et le candidat PLR Philippe Gnaegi devraient se disputer le cinquième siège qui fera pencher la majorité à gauche ou à droite. Face à face.

Le Temps: Fernand Cuche, vous insistez sur la nécessité de maintenir la majorité rose-verte au gouvernement. Quelles seraient les conséquences d’un basculement à droite?

Fernand Cuche: Avec le renforcement de la majorité de gauche au Grand Conseil, on augmenterait les risques de blocage. Cela doit être relativisé: les outils de maîtrise des finances imposent des majorités qualifiées pour les dépenses importantes. On aurait un changement de politique. Dans de nombreux domaines, le changement serait considérable. Durant la législature qui s’achève, des options importantes ont par exemple été prises dans le domaine des transports et de l’énergie. Il est important de maintenir la majorité de gauche – et un élu vert – pour maintenir une cohésion entre transport, aménagement du territoire et politique d’agglomération. Ce canton devient vert. Il faut continuer dans cette voie.

Philippe Gnaegi: Je ne vois pas les choses comme cela. Avec un gouvernement de droite, il n’y aura pas plus de blocages. Au contraire: on s’entendra à l’intérieur du gouvernement pour les éviter. Aujourd’hui, la gauche impose ses idées, comme on l’a vu avec l’adoption de la nouvelle loi sur l’énergie (ndlr: LT du 02.04.2009). Du coup, cela a entraîné le lancement d’un référendum. Si la gauche maintient sa majorité, cette situation se reproduira souvent, j’en suis convaincu. Et puis Neuchâtel ne serait pas le premier canton à avoir des majorités différentes. C’est déjà le cas à Berne et à Genève.

– La loi sur l’énergie impose d’assainir les bâtiments les plus gourmands sur le plan énergétique. N’est-ce pas une bonne idée au vu de la raréfaction des énergies fossiles?

Ph. G.: Je suis favorable à l’écologie, mais je préfère l’incitation à l’obligation. Depuis le 1er janvier, il est possible de déduire fiscalement les travaux d’assainissement. Il faut laisser un peu de temps avant de tirer un bilan. Car l’obligation a un coût, il ne faut pas l’oublier. Une régie immobilière aura les moyens de faire face. Ce sera beaucoup plus difficile pour un particulier. Vous y avez pensé, Monsieur Cuche? Et puis, les propriétaires vont répercuter cela sur les loyers des locataires. Avec des impôts et des primes d’assurance maladie élevés dans le canton, cela fait beaucoup…

F. C.: L’idée n’est en aucun cas de mettre le couteau sous la gorge des propriétaires. Le Conseil d’Etat a accepté un amendement de l’UDC qui stipule que l’assainissement doit être «écologiquement et économiquement supportable». Dans le règlement d’application, nous allons fixer des priorités pour assainir en premier lieu les bâtiments particulièrement gloutons en énergie. Nous commencerons par les immeubles de 25 appartements. La maison individuelle viendra bien plus tard. Nous négocierons avec les propriétaires, leur donnant si besoin un délai de cinq ou dix ans. Et puis des subventions sont prévues, il ne faut pas l’oublier.

– On comprend qu’un ministre écologiste soutienne l’assainissement des bâtiments. On comprend moins sa neutralité concernant le projet de centrale à gaz du Groupe E à Cornaux…

F. C.: Je suis dans la logique d’un homme qui est entré dans son costume de conseiller d’Etat et qui respecte les procédures. On considère cette demande comme une demande ordinaire. Il y a une étude d’impact à mener. Elle ne comprend pas les émissions de CO2: ce point est au cœur d’une négociation avec l’autorité fédérale, le canton n’a rien à dire. Pour étudier tous les autres points, nous avons créé une commission. Elle livrera son rapport en juin. Au final, je souhaiterais que la population puisse se prononcer. C’est un sujet de société très important.

Ph. G.: Cette centrale polluerait autant que 400 000 voitures, soit quatre fois le parc automobile cantonal. Je suis donc foncièrement opposé à sa réalisation. Je ne cache pas que j’ai du mal à comprendre la position de Monsieur Cuche…

F. C.: Le Conseil d’Etat, pas Monsieur Cuche. Mettez-moi une fois dans mon rôle de conseiller d’Etat. Vous me demandez ça depuis quatre ans! Si j’avais lancé une sifflée contre la centrale, on aurait dit que je ne respecte pas la collégialité.

– Monsieur Gnaegi, vous prônez une baisse de la fiscalité pour rendre le canton plus attractif. Le moment est-il bien choisi?

Ph. G.: Il faut s’engager sur cette voie. Cela permettrait d’attirer des entreprises et des particuliers dans le canton et de relancer la consommation privée, qui risque de baisser ces prochains mois en raison de la crise. Mais l’idée n’est pas de tout démanteler: il faut d’abord baisser les charges de l’Etat afin de maintenir la cohésion sociale. C’est possible. A prestations égales, on est plus cher à Neuchâtel que partout ailleurs en Suisse. Dans ce contexte, je souhaite fixer un objectif sur dix ans. On peut imaginer une baisse de la fiscalité de 2% par an, soit une diminution totale de 20%.

F. C.: Sur ce point, je suis d’accord avec Monsieur Gnaegi: la fiscalité est trop élevée. C’est dérangeant de voir le canton constamment en queue de classement des comparaisons intercantonales. Je suis également d’accord sur l’objectif de maintenir la cohésion sociale et de réformer les structures de l’Etat. Le travail a d’ailleurs déjà commencé. C’est une tâche qui est longue. Vous demandez une baisse de la fiscalité de 20% sur dix ans. Je trouve cela très optimiste. Ce sera sans doute plus long. Il y aura un effort à faire pour faire comprendre aux Neuchâtelois qu’une baisse d’impôts aura un impact sur les prestations. S’ils peuvent passer du luxe au confort ou du confort à ce qui est suffisant, alors ça ne me pose pas de problèmes. Cela dit, la fiscalité n’est pas le seul élément qui permet à un canton d’être attractif. Une étude du Département des finances a montré que le nombre de personnes disposant d’un revenu de 700 000 francs et plus a augmenté entre 2007 et 2008…

Ph. G.: Mais cette augmentation est liée à des circonstances particulières! Le nombre de contribuables dans cette catégorie va diminuer de moitié en 2009. Avec la crise économique, la part variable des rémunérations va se réduire comme peau de chagrin. C’est elle qui explique les chiffres de 2008. A ce propos, le projet de l’extrême gauche de taxer les grandes fortunes – initiative que vous soutenez – ne va pas améliorer les choses. Les personnes les plus riches sont en train de partir. Si on continue à les ponctionner, le flux va s’accélérer.

F. C.: En l’état actuel, je soutiens cette initiative, c’est vrai. Ses effets seraient limités dans le temps et elle permettrait de rétablir une certaine équité. Ces dernières années, le système économique a augmenté le déséquilibre: les riches sont de plus en plus riches, les autres ont de plus en plus de peine à nouer les deux bouts. L’impôt peut permettre de réduire cette inégalité. J’en fais l’expérience moi-même. Par le passé, je disposais d’un revenu modeste et je payais peu d’impôts. Avec mon élection au Conseil d’Etat, j’ai basculé dans la classe des riches. Pas encore très riche par rapport à ce qui peut exister…

Ph. G.: C’est déjà pas mal!

F. C.: Oui, je le reconnais. Et ça ne me pose aucun problème de payer des impôts élevés. Quand on a de l’argent, on devrait être fier de participer à sa redistribution.