«Pas d’autres questions. Merci.» La conférence de presse n’a pas été trop longue, Marcelo Bielsa a demandé à passer rapidement devant la vingtaine de journalistes qui a préféré venir l’écouter plutôt que d’attendre la sortie des joueurs, il n’y a pas eu trop de questions désobligeantes des médias locaux sur les raisons de cette décevante défaite à domicile contre Caen (0-1) en ouverture de la saison; l’attachée de presse de l’OM qui mène le bal des interviews croit s’en être tirée à bon compte. «Yo quiero decir algo mas» («je veux encore dire quelque chose»), l’interrompt Marcelo Bielsa.

L’entraîneur argentin sort alors une lettre d’une fourre en plastique jaune qu’il avait apportée en entrant et que tout le monde avait oubliée. D’une voix hésitante, butant sur les premiers mots comme une heure plus tôt ses joueurs sur la défense normande, «El Loco» (le fou) s’apprête, toujours en espagnol et sans jamais lever les yeux vers son auditoire, à ouvrir un nouveau chapitre de sa légende personnelle: «Acabo de renunciar al cargo que tengo en Olympique de Marsella.» Mécaniquement, Nicolas Faure, le nouveau traducteur qui vient de lui être attribué, fait son office. «Je viens de démissionner de mon poste d’entraîneur de l’Olympique de Marseille.» En l’absence de rupture de ton ou de signe annonciateur, personne ne comprend vraiment. Alors Bielsa continue. «J’ai accepté de répondre à vos questions sur le match afin de respecter votre travail et ce match. A certaines questions sur le futur, j’ai été obligé de répondre mais de manière superficielle. J’ai démissionné au travers d’une lettre que j’ai remise au président avant de venir parler avec vous. Dans cette lettre, j’informe qu’elle sera publique afin que je puisse expliquer ma décision. Je vais maintenant aller l’annoncer aux joueurs dans le vestiaire.»

La fin d’une histoire d’amour

Il n’y a qu’un Marcelo Bielsa pour croire que ses considérations sur les sept occasions nettes manquées par l’OM ou les raisons de la sortie de Mario Lemina à l’heure de jeu vont encore intéresser quelqu’un après la bombe qu’il vient de lancer. Panique dans l’oreille de l’attachée de presse, qui appelle du renfort. Panique en zone mixte où les journalistes qui poireautaient accoudés à la barrière se ruent vers le scoop de la saison. Le traducteur comprend qu’il n’a plus de travail, et le journaliste suisse venu saisir la fascination de Marseille pour Bielsa qu’il n’a plus de sujet.

L’un comme l’autre tentent de poursuivre. «Après une série de rencontres en mai, juin et début juillet, nous avions trouvé une série d’accords sur les aspects de la prolongation de mon contrat pour les saisons 2015/2016 et 2016/2017. Tout était clair pour qu’aucun des points ne soient revus plus tard. Il ne manquait que ma signature. Mercredi dernier, j’ai été convoqué par le directeur général Philippe Perez pour une réunion à laquelle a également participé l’avocat maître Levine, représentant Margarita Louis-Dreyfus (la propriétaire du club, veuve de Robert Louis-Dreyfus, ndlr). Ils m’ont signalé qu’ils voulaient changer quelques points du nouveau contrat. (…) Après plusieurs mois de discussions et à deux jours de la reprise du championnat, je ne peux accepter cette situation d’instabilité générée en voulant changer de contrat. Le travail en commun exige un minimum de confiance que nous n’avons plus.»

Ainsi s’achève la folle histoire d’amour entre Marseille et Marcelo Bielsa. La passion aura duré une saison et un match. Elle s’interrompt alors que les virages ont encore scandé son nom à la 87e minute d’un match perdu à domicile contre une modeste équipe de Ligue 1. Malgré la défaite, le public manifestaient là sa confiance – ou plutôt sa croyance - envers celui qui a su lui rendre le goût de se rendre au stade Vélodrome. Avec «El Loco» Bielsa, les joueurs «mouillent le maillot» et attaquent à tout-va, fidèles à la devise du club: Droit au but.

Images pieuses et hypnose

Trois heures avant le coup d’envoi, les tuniques bleu et blanc convergeaient déjà vers le boulevard Michelet. Beaucoup se sont fait floquer dans le dos, en lieu et place du nom d’un joueur, le surnom «El Loco» et le nombre 13, le code des Bouches-du Rhône. Passage obligé de cette procession sous le haut-patronage de Notre-Dame-de-la-Garde, la boutique des Winners, l’un des clubs de supporters, qui voue un véritable culte à Marcelo Bielsa. A l’entrée, des images pieuses détournées mettent l’entraîneur en Cène. Il est «San Marcelo», l’orgueil de la ville. Le drapeau argentin, qui arbore les mêmes couleurs ciel et blanc que le club, est partout.

A l’intérieur, la «Bielsamania» est aussi forte que la haine du PSG. La figure du guide de la révolution est omniprésente. Il y a Bielsa «El profesor», «Bielsa Caramba!», Bielsa assis sur sa glacière (sa manière de suivre les matchs, estimant le banc de touche trop loin du jeu). «Celui-ci, c’est notre meilleure vente», explique un rouquin à dreadlocks en désignant un tee-shirt où le visage du coach est surmontée d’un slogan évocateur: «Olympique de Marcelo». Vingt-deux euros samedi soir; sans doute en solde aujourd’hui. Sirotant un diabolo-menthe, Michel Garoscio observe cette adoration païenne avec le recul qui sied à un journaliste d’un quotidien communiste. «Bielsa a réussi à hypnotiser les gens», formule ce spécialiste de l’OM pour La Marseillaise. «Lorsque l’équipe a perdu 5-3 à domicile contre Lorient, il est sorti sous les applaudissements. On n’avait jamais vu ça.»

A l’angle de la rue, la police retient la foule: le car des joueurs va bientôt passer. Impossible de ne pas repérer Cédrick Bougon et son amie Anaïs Sassi. Le jeune couple, 27 et 20 ans, brandit un portrait géant d’«El Loco». Pour eux, c’est clair, Bielsa c’est Marseille. «Il est comme nous, passionné, franc et direct. Il est guidé par la passion et non par l’argent», explique le jeune homme, qui résume: «Celui qui touche à Bielsa touche à Marseille.» Interrogé jeudi par téléphone, l’anthropologue aixois Christian Bromberger, auteur de nombreux ouvrages sur la passion partisane et le football, soulignait que «Bielsa n’accepte pas qu’on lui marche sur les pieds, un trait de caractère que l’on aime bien ici.»

«Un gros coup de massue»

C’est ce même courage et ce même refus des compromis qui plongent désormais les supporters dans l’incrédulité, la colère ou le désespoir. Dans le ventre du Vélodrome, Marcelo Bielsa est toujours dans la salle de presse à s’expliquer. Homme rigoureux ou personnage tatillon, selon que l’on aime ou pas, l’Argentin s’obstine à répondre, encore et encore. Oui, il était entièrement tourné vers l’OM jusqu’à mercredi dernier. «On a dit que j’étais en vacances en Argentine mais j’y ai passé trois semaines à visionner trente joueurs, à raison de quinze vidéos de matchs par joueur.» Non, il ne veut aller nulle part ailleurs. «J’ai reçu des offres avec un salaire multiplié par trois; je ne les ai même pas étudiées.» Non, il n’a pas le sentiment de trahir les joueurs. «Aucun joueur n’est venu pour moi. Je me suis toujours refusé à appeler directement un joueur pour le convaincre de signer.»

Les joueurs. Il ne leur parlera finalement que le lendemain, dimanche 9h, à la Commanderie, le centre d’entraînement situé sur les hauteurs de la ville. Samedi soir, tandis qu’il se dirigeait en salle de presse, son adjoint chilien Diego Reyes a remis la lettre à Vincent Labrune. «Abasourdi», le président-délégué de l’OM est descendu dans le vestiaire pour expliquer la situation à l’effectif professionnel. Peu acceptent de parler. Les nouveaux venus Abou Diaby et Lassana Diarra, deux anciens internationaux freinés par les blessures et que Marcelo Bielsa semblait le seul à pouvoir remettre sur pied, ont l’air de s’en foutre. Plus affecté, le capitaine Steve Mandanda admet avoir reçu «un gros coup de massue. On ne s’y attendait pas, il n’avait rien laissé paraître. C’est décevant parce que c’est un grand coach et qu’il nous a tous fait progresser mais ce sont des choses qui arrivent dans le foot. On ne peut qu’aller de l’avant et préparer le prochain match dimanche.»

Dehors, quelques milliers de supporters traînent là, hébétés. Certains sont assis sur le trottoir, frappés par l’onde de choc, les mains dans les cheveux comme s’ils venaient de perdre une finale. D’autres discutent, cherchent des explications, tentent de comprendre. «Bielsa est un lâche», s’emporte un sexagénaire face à deux jeunes plus mesurés.

Et si c’était un complot...

Il est prêt de minuit. On roule au pas sur l’avenue du Prado. Les fenêtres ouvertes à cause de la canicule laissent échapper les émissions de talk-show qui débattent à chaud. La voix la plus écoutée dans le Sud est celle de Daniel Riolo, grande gueule de RMC, qui pointe un complot. «Bielsa négociait avec Labrune et a priori tout allait bien. Pourtant, au moment de tout finaliser, le président délégué n’est plus là. L’avocat de la propriétaire est en revanche présent et apporte des modifications au contrat. Il en a le pouvoir. Mais qui a alors le vrai pouvoir? Quand on connaît le fonctionnement de Bielsa, quand on sait qu’avec lui une virgule de travers peut tout faire basculer, on devine comment tout cela s’est passé.» En clair: l’actionnaire a sciemment créé une situation qu’elle savait inacceptable pour l’intransigeant Argentin. Pas besoin de le virer, El Loco se saborde tout seul.

Pourquoi le pousser à partir? Rencontré avant le match, Mickael Landreau, recordman de matchs joués en Ligue 1 (618) devenu consultant pour Canal +, le trouvait très rentable pour un club. «Bielsa remplit le stade parce qu’il créé du spectacle et valorise les joueurs, qu’il fait tous progresser.» En juillet, l’OM avait ainsi vendu pour 36, 6 millions d’euros. Six titulaires sont partis, dont les trois attaquants-vedette André-Pierre Gignac, André Ayew et Dimitri Payet. Pour les remplacer, onze joueurs de moins de 23 ans figuraient sur la feuille de match, dont six titulaires. Des jeunes que Bielsa le gourou allaient bonifier par sa précision tactique et son exigence hors norme. La star de l’OM, c’était lui. Sans «El Loco», le club se découvre avec une bande de gamins livrés à eux-mêmes et, pour l’heure, à l’entraîneur-adjoint Frank Passi.