Musique, art culinaire ou encore langage: il existe des influences douces capables de modifier notre perception du monde. Cet été, «Le Temps» explore cinq domaines populaires d’Afrique répandus et reproduits aux quatre coins du globe.

Les danses d’origine africaine ont le vent en poupe en Suisse et en Europe. Propulsés par des stars tels que les Nigérians Wizkid et Burna Boy ou encore le Sud-Africain Master KG, les pas traditionnels se répandent en boîte de nuit et sur les réseaux sociaux, concurrençant le hip-hop et le dancehall, déjà bien implantés.

Au-delà du phénomène de mode, un important travail reste toutefois à accomplir pour promouvoir l’immense diversité des danses du continent et professionnaliser leur enseignement. Cela passe aussi par la déconstruction des nombreux clichés qui entourent les danses africaines, entre tam-tam assourdissant et danseur – forcément noir – virevoltant en pagne coloré.

Sabar au Sénégal, yamba-bolo et yolè en Centrafrique, bikutsi au Cameroun ou encore dooplé en Côte d’Ivoire, kizomba en Angola et azonto au Ghana: le continent compte une variété infinie de danses. «Contrairement à la danse classique, consacrée et codifiée, le terme «danse africaine» en lui-même ne veut strictement rien dire», estime Casimir Nzoulou, professeur et chorégraphe originaire de Centrafrique.

«Rien que dans ma région, il existe une dizaine de danses différentes», souligne-t-il. Diplômé de l’école Mudra Afrique, créée par Maurice Béjart à Dakar, Casimir Nzoulou arrive en Suisse en 1983. Il donne alors ses premiers cours aux Ecole-club Migros d’Aarau, Brugg et Lucerne. «C’était une découverte, autant pour moi que pour les élèves», se souvient-il, soulignant qu’à l’époque déjà les cours étaient pleins.

«Un peu folklorique»

L’essor des danses africaines en Europe remonte en réalité aux années 1950. A cette époque, le ministre guinéen Keïta Fodéba crée les Ballets africains, avec lesquels il sillonne le monde pour faire connaître les danses traditionnelles. Dans les années 1980, les indépendances ne tiennent pas leur promesse, la compagnie «vitrine de l’Afrique» se retrouve sans financement. De nombreux danseurs restent alors en Europe pour y enseigner leur art. Aujourd’hui encore, le mandingue, présent dans toute l’Afrique de l’Ouest, reste une des danses les plus enseignées en Europe.

Des années plus tard, l’engouement s’est encore accru, mais les stéréotypes demeurent. «Les gens pensent encore qu’une danse d’origine africaine est un peu folklorique, qu’elle est facile à apprendre, mais c’est faux, c’est une discipline très exigeante, codifiée, il faut des années pour se perfectionner», souligne Casimir Nzoulou.

Ariane Mawaffo a vécu au Cameroun jusqu’à l’âge de 25 ans. Aujourd’hui installée à Genève, cette passionnée de danse et diplômée de lettres juge elle aussi que le regard porté sur les danses africaines reste très stéréotypé et figé. «En réalité, il correspond à la représentation qu’on se fait de l’Afrique dans tout son exotisme, estime-t-elle. Un grand et beau Sénégalais qui se trémousse, c’est le combo parfait pour divertir des quadragénaires en mal d’aventure.»

Depuis 2017, Ariane Mawaffo milite pour «sortir la danse africaine de son musée». Lors de la Fête de la danse, elle demande aux organisatrices de ne pas inscrire l’intitulé «danse africaine» sous son cours de bikutsi, une danse originaire du centre du Cameroun. «Le premier jour, seules deux personnes sont venues, souligne-t-elle. Elles étaient 30 le lendemain.» Preuve à ses yeux que la discipline peut séduire par elle-même.

Le risque de l’appropriation culturelle

Coupé-décalé, mapuka ou encore tout récemment «Jerusalema Dance Challenge»: tout à coup un mouvement venu d’Afrique fait le buzz, comment l’expliquer? «Il y a une hype avec ces danses-là, c’est vrai, note Ariane Mawaffo. C’est positif, mais il faudrait aussi que cela permette de faire connaître l’origine de ces courants, leur signification, sans quoi on n’est pas loin de l’appropriation culturelle.» Elle cite en exemple le pas de bourrée, un mouvement clé de la technique classique qui est utilisé dans d’autres danses. «Ce n’est pas un problème tant qu’on sait d’où il vient.»

Conséquence de leur côté méconnu, les danses africaines ont de la peine à pénétrer les institutions et ne sont pas encore considérées d’égale à égale avec les autres disciplines. Pour Casimir Nzoulou, une partie de la réponse passe par des écoles de formation professionnelles, qui font aujourd’hui défaut.

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«Les danses africaines font l’objet d’une transmission orale et gestuelle, il y a très peu de travail théorique, ce qui entrave leur diffusion», ajoute Ariane Mawaffo. Depuis quelque temps néanmoins, les choses bougent. En France, le chorégraphe et chercheur Alfonse Tiérou a notamment codifié le dooplé, une suite de gestes issus de Côte d’Ivoire mais qu’on retrouve dans plusieurs danses africaines.

«Afro-contemporain»

Originaire du Burkina Faso, le danseur et chorégraphe Filibert Tologo veut lui aussi croire à une émancipation des danses africaines sur la scène professionnelle. «Au départ, le milieu culturel a eu du mal à s’ouvrir, mais depuis 2002, plusieurs créations entre danse contemporaine et danse africaine ont vu le jour», souligne ce Genevois d’adoption arrivé en 1998. A ses yeux, la discipline se porte bien en Suisse, mais manque encore de danseurs formés. «Il y a quelques jeunes métis africains nés ici qui s’y intéressent mais la nouvelle génération est plutôt attirée par les danses urbaines, le hip-hop entre autres», note-t-il.