Roman

Deux femmes à la fin de l’apartheid

Après «Triomf», Marlene van Niekerk signe un nouveau chef-d’oeuvre avec «Agaat». Dans une grande ferme du Veld, en Afrique du Sud, une femme blanche, paralysée et muette, est soignée par sa servante noire. Dans le silence de leur passé commun, chacune sait qu’elles se doivent tout l’une à l’autre

Marlene van Niekerk signe

le grand roman de la fin de l’apartheid

Après «Triomf», «Agaat»est le nouveau chef-d’œuvre de la romancière sud-africaine. Dans une grande ferme du Veld, une femme blanche, paralysée et muette, est soignée par sa servante noire. Dans le silence de leur passé commun, chacune sait qu’elles se doivent tout l’une à l’autre

Genre: roman
Qui ? Marlene van Niekerk
Titre: Agaat
Trad. de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein
Chez qui ? Gallimard, 718 p.

Une servante et sa maîtresse dans une ferme du Veld, à la fin de l’apartheid, étroitement liées, sur un chemin qui mène à la mort. On pourrait résumer ainsi les quelque 700 pages d’Agaat. Une histoire de famille, de terres, de bétail, d’esclavage et de guerre des sexes, qui déplie ses secrets, ses horreurs, sa douceur et ses haines. C’est le deuxième livre de Marlene van Niekerk, traduit de l’afrikaans après Triomf (Ed. d’en bas), épopée terrifiante et burlesque de petits Blancs lamentables dans une banlieue de Johannesburg, à l’aube de la «Nouvelle Afrique du Sud». Dans un registre plus intime, moins acerbe, Agaat peut aussi se lire comme une métaphore de l’effritement du pouvoir blanc. Entièrement paralysée, incapable de prononcer le moindre mot, Milla de Wet vit ses derniers jours, livrée aux soins minutieux de sa servante noire, Agaat. Elle ne peut communiquer que par clins d’œil et Agaat a développé un système d’alphabet fastidieux et long. Leur dialogue passe avant tout par l’intuition, depuis un demi-siècle que leurs vies sont brodées sur le même canevas.

Le monologue intérieur de Milla, «enfermée dans son propre corps», constitue l’armature du récit: la malade s’adresse à elle-même à la deuxième personne. Des passages en italiques, sans ponctuation, plus lyriques et mystérieux, rappellent que Marlene van Niekerk est aussi poète. Ces deux voix détaillent le lent déclin de Milla. Elle recense tout ce qu’Agaat inflige quotidiennement à son corps, selon des rituels dont on ne sait s’ils sont admirables ou sadiques: elle le nettoie, le nourrit, pallie les effets de la maladie, veille au fonctionnement des organes, bref: s’efforce de retarder le moment fatal. Car Agaat saura-t-elle vivre sans cette maîtresse, amie et ennemie, sur laquelle elle peut exercer désormais ses pleins pouvoirs? Elles se doivent tout l’une à l’autre. Il faudra presque cinq cents pages pour connaître le détail de leur histoire: en 1953, Milla a été bouleversée par la vision d’un petit être recroquevillé dans l’âtre d’une cabane, un enfant sauvage, couvert de plaies et de parasites, une Cul-cendre comme l’appelaient les siens, 5 ou 6 ans, abusée, affamée, aphasique, à la main atrophiée. Elle l’a emmenée, apprivoisée, éduquée, parfois violemment, l’a nommée Agaat, qui signifie «bonne» en grec. Elle en a fait son enfant, celui qu’elle ne parvenait pas à engendrer, l’a imposée à son mari, furieux, aux voisins méprisants, aux ouvriers de la ferme, jaloux. Elle s’est heurtée à la ségrégation, aux lois raciales. Quelques années plus tard, elle est enfin tombée enceinte. L’héritier a relégué Cendrillon à sa place de servante. Agaat s’est vengée, elle s’est emparée de l’enfant, a tissé avec lui un lien indéfectible: «Je suis une esclave, mais Tu-es-à-moi, lui murmurait-elle à l’oreille avant de le tendre à sa mère.»

Tout cela, on l’apprend à travers les carnets que Milla a tenus depuis l’arrivée de la petite sauvage et après la naissance de Jakkie et que sa servante lui lit à haute voix. A la fin des années 1940, Milla Redelinghuys, fille de gros paysans boers, a repris le domaine créé par sa grand-mère, Grootmoedersdrift. Pour l’assister dans cette tâche, elle a voulu épouser le beau Jak de Wet. Une erreur qui a causé leur malheur à tous deux. Jak est le macho afrikaner par excellence: brutal par insécurité profonde, d’un nationalisme borné, il bat sa femme, boit, chasse à tort et à travers et les décisions qu’il prend pour le domaine, sur des coups de tête, sont désastreuses. Milla, qui s’épuise à mettre en valeur ses terres, laisse peu de place à cet homme maladroit, mal à l’aise. Elle-même ne trouve pas la sienne car peu à peu Agaat prend en main la marche du domaine, toujours irréprochable, d’une efficacité inquiétante, tout en gardant apparemment sa place, dans son uniforme impeccable et son bonnet brodé. Dans une scène hallucinante, c’est elle, à peine âgée de 12 ou 13 ans, qui accouche Jakkie dans des conditions de catastrophe. Ensuite, elle le «vole» à ses parents. C’est elle qui détecte les maladies du bétail, enraie les épidémies et les incendies, dirige les ouvriers avec une sévérité implacable. L’éducation à la dure que Milla lui a infligée, elle la reporte sur ses semblables. Il n’y a que pour Jakkie que son cœur s’ouvre, et, à la toute fin, pour cette femme qui l’a sauvée et trahie.

Le père, de plus en plus évincé, amer, violent, tente de reprendre la main sur le garçon, de l’arracher à l’influence castratrice des deux femmes. Il l’entraîne dans des exploits sportifs dangereux, l’envoie en internat puis à l’armée de l’air. Jakkie devient pilote de guerre et va larguer des bombes sur les populations de l’Angola avant de déserter. En 1985, il fuit son père, le régime de l’apartheid, son milieu de paysans afrikaners nourris de cantiques et de haine raciale, ses deux mères trop possessives. Son père en meurt, d’une belle mort violente qui lui correspond. Lui, réfugié au Canada, se consacre à l’ethnomusicologie, une forme de reconnaissance envers la passion de sa mère pour les lieder allemands, et envers les comptines et les cantiques de son enfance. Il ne reviendra que pour l’enterrement, trop tard: ses pensées, dans l’avion, à l’aller et au retour, encadrent le corps du livre.

Les différents registres, les allers et retours dans le temps, les passages lyriques: ce dispositif narratif complexe permet de traverser sans peine les longueurs de cette épopée. Elle raconte en filigrane l’effondrement d’un monde. La terre d’Afrique, les collines, les plantes, les rivières, les belles vaches jersiaises, les bêtes sauvages, le vent, les orages, les bruits de la nuit, les odeurs sont eux aussi les héros à part entière de cet ample récit, indifférents aux efforts des humains pour faire leur propre malheur. Au pied du lit de Milla, Agaat brode, comme sa maîtresse le lui a appris. Cette fois, c’est un linceul qu’elle orne des images de toute leur vie pendant que Milla s’enfonce doucement dans le silence intérieur. C’est une belle fin, mélancolique et apaisée, la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, d’un pardon.

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Marlene van Niekerk

«Agaat»

«Peut-être bien qu’après tout le langage des femmes n’est pas toujours compréhensible pour les hommes»
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