Proche-Orient

Les diplomates suisses privés de voyage à Gaza

Découvrant des photos sur le site du Hamas, les autorités israéliennes s'en prennent au rôle de médiateur de la diplomatie suisse

C’étaient les photos de trop. Les images montrent le représentant suisse dans les territoires palestiniens, Julien Thöni, s’entretenant avec le nouveau chef du Hamas, Yahya Sinouar. Il y a aussi celle qui voit poser côte à côte le responsable suisse de la politique de paix au Moyen-Orient, Roland Steininger, au côté d’Ismaïl Haniyeh, un autre chef du mouvement islamiste palestinien. Circonstance aggravante: les deux hommes tiennent un tableau représentant Jérusalem, que les Palestiniens revendiquent comme leur capitale, où l’on distingue un dôme du Rocher, tout de bleu et d’or, s’élevant derrière les murailles de la vieille ville…

La présence, à intervalles réguliers, de diplomates suisses à Gaza est un secret de polichinelle

Ces photos, publiées ces dernières semaines sur le site internet du Hamas, ont provoqué l’ire des autorités israéliennes. Et plus précisément du ministre de la Défense, Avigdor Liberman: les diplomates suisses, a-t-il fait savoir mercredi, sont désormais privés de tout voyage à Gaza. Pour le dirigeant du parti d’extrême droite Israel Beytenou, l’affaire demande des «éclaircissements», a-t-il fait valoir auprès de la radio de l’armée israélienne.

La présence, à intervalles réguliers, de diplomates suisses à Gaza est un secret de polichinelle. Ou plutôt une constante connue de tous depuis que la Suisse s’est érigée en médiateur (parmi d’autres) entre le Hamas, qui contrôle Gaza, et le Fatah du président Mahmoud Abbas au pouvoir en Cisjordanie. Bien plus: voilà des années que la Suisse partage son initiative avec tous les Etats qui, de près ou de loin, sont parties prenantes de la question mais qui, pour beaucoup, considèrent le Hamas comme un mouvement terroriste et s’interdisent donc tout contact avec ses dirigeants.

Aucune place pour la surprise

Au premier rang de ces Etats figure Israël. Depuis la prise du pouvoir du Hamas, les Israéliens considèrent Gaza comme une «entité ennemie» et ont transformé le point de passage d’Erez en une frontière de haute sécurité. Chaque passage, fût-il celui de diplomates, nécessite une coordination rigoureuse avec les militaires. Elle ne laisse place à aucun type de surprise.

L’armée israélienne, la première, sait que la situation qui règne à Gaza est une bombe à retardement et voit donc avec un œil bienveillant les diverses tentatives de médiation. Il y a peu, le général Yoav Mordechai, coordinateur des activités israéliennes dans les territoires palestiniens – et à ce titre l’une des personnalités avec lesquelles les diplomates suisses sont en contact étroit – exigeait la mise en place d’un «plan Marshall» pour sauver Gaza de la catastrophe.

De fait, en remontant dans le fil des communiqués du Hamas, on trouve vite trace d’une rencontre précédente avec les Suisses, datée de septembre dernier. Mais elle a eu lieu à Doha, au Qatar, et nulle preuve visuelle ne vient la confirmer. A l’époque, les dirigeants israéliens n’avaient pas émis le moindre reproche aux Suisses.

Climat politique tendu

Le Hamas devrait remettre son pouvoir au Fatah ce 1er décembre, au terme d’un accord de «réconciliation» interpalestinien conclu le mois dernier. Simple hasard? A mesure que s’approchait ce dénouement, le mouvement islamiste s’est montré de plus en plus démonstratif, comme pour rappeler sa propre existence aux Gazaouis. Une manière, sans doute, de prouver qu’il maintenait son contrôle sur la frange, quitte à mettre ainsi dans l’embarras les visiteurs étrangers en exhibant ses activités diplomatiques.

Au demeurant, ce coup de colère d’Avigdor Liberman semble, lui aussi, répondre à des considérations internes, tant le climat politique israélien s’est tendu ces dernières semaines. Cerné par des affaires de corruption, le premier ministre Benyamin Netanyahou voit sa place vaciller, ce qui suscite toutes les surenchères. Au vrai, personne ne croit réellement à une «réconciliation» à Gaza et à une prise de pouvoir du Fatah qui se déroulerait sans heurts. Faute de tout «plan Marshall», et même de toute levée partielle du blocus exercé par les Israéliens, c’est plutôt un retour irrémédiable de la violence qui semble s’annoncer.

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