Oui à la politique des quatre piliers, non à une dépénalisation du cannabis. Les deux décisions sont sans appel: 68% pour la première, 63,2% pour la seconde et s'imposent sans Röstigraben ni même dissidence cantonale.

Alémaniques ou romandes, urbaines ou rurales, les régions suisses sont d'accord pour confirmer la politique actuelle de la drogue et refuser de nouvelles audaces en matière de chanvre. Les nuances ne portent que sur la vigueur de l'engagement et elles restent modestes: Vaud, qui manifeste le moins d'enthousiasme face aux quatre piliers les soutient tout de même à 56,8%. Et Bâle-Ville, qui compte le plus grand nombre de partisans de la dépénalisation du chanvre la repousse à 55,3%.

Cette belle homogénéité confirme avant tout la solidité de l'assise populaire dont jouit la politique des drogues mise en place dans les années 1990. Alors très novatrice, voire iconoclaste par rapport aux pratiques suivies dans les pays qui nous entourent, cette politique a été plébiscitée à deux reprises. En 1997, le peuple et tous les cantons ont confirmé la réduction des risques et les cures de maintenance en rejetant l'initiative Jeunesse sans drogue par 71% des votants et en 1998, ils ont refusé de dépénaliser la consommation de drogue en balayant à 73% l'initiative Droleg.

Ces votes faisaient suite à un intense débat public, mené dans le climat de crise suscité par les scènes ouvertes de la drogue qui avaient surgi à partir de la fin des années 1980. Dans le climat apaisé qui prévaut aujourd'hui, les autorités sanitaires n'avaient aucune garantie de pouvoir retrouver un soutien comparable pour une politique dont le principe a certes été adopté largement autour de nous mais qui continue de compter quelques audaces plus originales comme les locaux d'injection ou, surtout, la prescription d'héroïne.

Le taux d'approbation obtenu par les quatre piliers, à peine inférieur à ceux d'il y a dix ans, est donc une heureuse surprise pour les professionnels de la prise en charge des toxicomanies, qui s'étaient massivement mobilisés pour la loi. Il consacre l'inscription dans les mœurs des mesures d'aide à la survie et, surtout, la banalisation de la prescription d'héroïne.

D'abord pratiquée dans le cadre d'essais médicaux controversés, cette dernière a passé une première fois la rampe du vote populaire en 1999 par 54,3% des voix. Mais dix cantons, dont tous les romands sauf Genève, s'y étaient opposés. Ces réticences semblent aujourd'hui bien réduites et la prescription d'héroïne, qui est demeurée un traitement de dernier recours dont le nombre de bénéficiaires n'a que peu augmenté, a gagné sa place dans l'éventail des options thérapeutiques même aux yeux des citoyens de cantons où de tels programmes n'existent pas.

L'ouverture, donc, est confirmée. Mais avec des limites bien nettes: le projet de dépénaliser la consommation de cannabis et de permettre à la Confédération de mettre sur pied un marché réglementé de cette drogue est rejeté à une majorité à peine moins confortable que celle obtenue par la nouvelle mouture de la loi sur les stupéfiants.

Sans surprise: personne ne pariait sérieusement sur les chances de l'initiative lancée au lendemain du rejet par le National d'une version de la loi comprenant une dépénalisation du cannabis. Ces dernières étaient d'autant plus minces que la coïncidence des deux votes a passablement limité la marge de manœuvre des partisans de cette dépénalisation.

Ces derniers se trouvent notamment à gauche et parmi les professionnels de la prévention et de la prise en charge des toxicomanies. Pour ces milieux, l'ancrage des quatre piliers dans la loi constituait un objectif absolument prioritaire, qui les a amenés à mettre une sourdine à leur engagement en faveur d'une réglementation du marché du chanvre.

Dans ce domaine également, c'est donc plutôt l'unanimisme dont font preuve les Suisses qui doit être relevé: même des cantons connus pour leur relative tolérance en la matière rejettent toute extension de cette tolérance. Le signe sans doute d'un changement de climat, perceptible dans tous les domaines où sont mis en cause l'autorité et le statut des adolescents.

Globalement, le message dominant de ce week-end en matière de politique des drogues va donc dans le sens de la continuité. C'est ainsi, notamment que l'interprète Pierre-Yves Maillard, le directeur de la Santé du canton de Vaud, l'un des cantons où un rejet de la loi révisée sur les stupéfiants semblait possible. «Ce résultat nous induit à poursuivre notre politique. Il marque une adhésion croissante à une attitude pragmatique qui est de bon augure pour l'avenir. Mais il ne signifie pas que les Vaudois seraient prêts demain à accepter un programme de prescription d'héroïne.»

Jean-Daniel Barman, président de la Ligue valaisanne contre les toxicomanies, fait une analyse comparable pour son canton: «Le Valais a une politique adaptée à ses caractéristiques sociologiques, qui nous satisfait. Je n'interprète pas le résultat de la loi révisée comme un encouragement au changement mais comme le signe d'un plus grand respect pour les problèmes rencontrés par les cantons urbains et les solutions qu'ils ont expérimentées.»