Y a-t-il une différence entre les dirigeants d’entreprise qui se sont rendus coupables d’escroquerie et nous? On pourrait être tenté de le croire en s’appuyant sur deux développements. D’un côté, des scandales d’entreprises à répétition depuis les années 1990, qui ont conduit à une perte de confiance dans les institutions financières et les grands managers. De l’autre, une recherche en psychologie et en économie comportementale qui a montré à quel point les individus aiment partager, détestent les inégalités et se montrent souvent généreux.

Et pourtant, on aurait tort de croire que ces managers escrocs appartiennent à une catégorie différente de la population, à la lecture d’un article publié cette semaine dans Nature Human Behaviour, par des chercheurs de l’Université de Zurich. En réalité, il ne faut pas trop se faire d’illusions sur nous-mêmes: «Ces deux types de comportements [l’égoïsme et la générosité] coexistent chez les mêmes individus.» Pire, «les racines des scandales d’entreprises semblent se trouver en chacun de nous», affirme le professeur Carlos Alós-Ferrer.

Les auteurs ont séparé les participants – au total 640 étudiants en économie et dans d’autres matières – à leur expérience par groupes de 32 personnes, eux-mêmes divisées en deux, les «escrocs» et les «victimes». Tous étaient engagés dans une activité rémunérée à la même hauteur, mais les 16 escrocs avaient la possibilité de s’octroyer anonymement la moitié (soit 100 euros, environ 107 francs) ou un peu moins des gains des 16 victimes.

«Pour 100 balles»

Non seulement ils l’ont fait «en masse», mais «sans pitié» pour le groupe lésé, souligne Carlos Alós-Ferrer, dont la spécialité est la neuroéconomie, une discipline qui étudie le rôle des émotions et des facteurs cognitifs dans les prises de décisions économiques. Plus de la moitié des participants (56%) ont pris la plus grande somme possible, 27% d’entre eux se sont contentés de 30% et 15% ont seulement pris 10 euros. Seuls une poignée de participants, un nombre «purement anecdotique» de 7 sur les 320 «escrocs» potentiels, ont été parfaitement honnêtes.

En résumé, «nos participants, qui ne sont pas des responsables d’entreprise, ont montré une volonté d’infliger un préjudice financier significatif à un groupe de personnes pour empocher, dans les faits, 100 balles», se sont étonnés les chercheurs. Dans ce test, les hommes et les femmes se sont montrés égaux. Les premiers sont à peine plus nombreux à prendre la plus grosse somme, mais pas suffisamment pour en tirer des conclusions.

Indolore

Paradoxalement, ces comportements «égoïstes» par rapport à un groupe n’ont pas empêché des attitudes généreuses lorsque les individus sont dans des relations bilatérales. Les mêmes participants à cette enquête, à qui l’on a par exemple demandé de partager 10 euros avec une autre personne, l’ont fait le plus souvent, et même quand cette dernière n’avait aucun pouvoir pour réagir en cas de refus. Il y a néanmoins une limite: ceux qui ont pris les sommes les plus importantes ont aussi été moins généreux en moyenne que ceux qui ont empoché des montants plus faibles.

Ce n’est pas tout à fait une surprise dans la mesure où d’autres études ont montré qu’on est plus prompt à faire du mal à plusieurs individus qu’à un seul. «Quand on se trouve face à un seul adversaire dans un jeu, s’approprier un montant peut conduire à une grande différence interpersonnelle. Lorsqu’on s’approprie le revenu d’un grand groupe de personnes, le même gain personnel implique une plus petite différence proportionnellement», explique l’étude. Le préjudice étant partagé, il semble plus indolore, quels que soient les montants en jeu.