L’unité qui regroupe les activités helvétiques de Credit Suisse, la Swiss Universal Bank, va au-devant d’une importante phase de transformation. Ses activités seront intégrées dans une nouvelle entité juridique au deuxième semestre, tandis qu’une partie de son capital devrait être introduit en bourse en 2017. A l’issue de cette phase de transformation, son résultat avant impôts devrait passer de 1,5 milliard en 2014 à 2,3 milliards d’ici à 2018. 

Le Temps: Parmi les différents objectifs présentés pour l’unité helvétique en octobre dernier, Credit Suisse indiquait vouloir mettre l’accent sur son rôle de «banque pour les entrepreneurs» en Suisse. N’était-ce pas déjà le cas auparavant ?

Thomas Gottstein: Nous voulons développer davantage notre expertise et notre offre de services destinée aux entrepreneurs. Actuellement, nous avons encore de nombreux clients d’entreprises ou de PME qui n’ont pratiquement aucun lien avec nous dans la banque privée. A l’avenir, il y aura une collaboration plus étroite entre, d’un côté, l’offre de prestations destinées aux entreprises, la partie «corporate banking», et celle proposée dans la gestion de fortune, ou «private banking». Il est important que l’on exploite entièrement le potentiel de vente de services de manière combinée («cross-selling») entre ces deux types de prestations. Par exemple, un entrepreneur qui revend une partie de sa société a besoin de services de gestion de fortune. 

– Cela impliquera-t-il d’importants changements sur le plan opérationnel ?

– Non, mais les responsables des unités régionales qui seront issus soit de la gestion de fortune soit  du domaine de la clientèle d’entreprise assumeront la responsabilité de l’ensemble des résultats. Le nombre de centres de compétences offrant un conseil destiné aux entrepreneurs et aux cadres dirigeants («Entrepreneur & Executives»), proposant ces deux types de services, doublera presque ces prochaines années en passant de 11 à 20 en Suisse. 

– Les parts de marché de l’unité helvétique de Credit Suisse varient parfois du simple au double selon les segments. En ce qui concerne les services aux entreprises et la clientèle institutionnelle, ces parts se situent par exemple à environ 10% pour le segment des moyennes et grandes PME, à 13% pour les grandes entreprises suisses et à 21% en ce qui concerne la clientèle institutionnelle. Sur un marché bancaire suisse déjà ultra-compétitif, dans quels domaines pensez-vous pouvoir gagner des parts de marché ?

– Dans la clientèle d’entreprises, nous pouvons accroître nos parts de marché en particulier dans le segment des moyennes et grandes PME. Pour la clientèle privée, ce sont les personnes  fortunées (HNWI) qui présentent le plus grand potentiel de croissance pour nous. Le segment de la clientèle de détail et affluente peut aussi encore croître. 

– Comment définissez la catégorie des clients «affluents» ?

– Il n’y a pas une limite fixe absolue. Mais il s’agit usuellement de clients dont la fortune se situe aux alentours de 1 million de francs. Il s’agit également de clients dont nous estimons qu’ils disposent d’un beau potentiel, des entrepreneurs actifs par exemple dans les nouvelles technologies, et qui entrent dans cette catégorie même si leur fortune se situe encore en-deçà de ce seuil. 

– Qu’il s’agisse des deux grandes banques suisses, de Raiffeisen, des banques cantonales ou de Valiant, tous ces instituts affichent d’importantes ambitions sur le marché helvétique. Il y a quelques mois, un consultant du secteur faisait remarquer que pour toutes les banques atteignent leurs objectifs sur le marché helvétique, il faudrait que la Suisse compte rapidement quelques millions d’habitants en plus… Qu’est-ce qui vous rend si confiant de pouvoir progresser sur le marché intérieur ?

– Pour croître sur le marché suisse, il est évident que nous devrons gagner des parts de marché, notamment dans les segments que je viens de citer. Toutefois, de par sa forte présence régionale sur l’ensemble du territoire et de la très vaste palette de services et de conseils qu’il peut offrir, le Credit Suisse bénéficie à cet effet d’une très bonne situation de départ. En général, on peut observer les tendances suivantes : côté positif, les actifs sous gestion croissent d’environ 2 à 3% par an. Côté négatif, les revenus stagnent ou évoluent, au mieux, en très légère hausse. Les clients effectuent moins de transactions, les épargnants n’investissent plus en raison des taux négatifs, voire mettent leur argent en liquide dans des coffres. Et si l’on tient compte des coûts en hausse - notamment dans le domaine de la compliance ou de l’informatique -, il est clair que les marges resteront sous pression. 

– Allez-vous participer à la consolidation attendue dans le secteur bancaire en Suisse ?

– Environ 50 banques ont disparu en Suisse au cours des dix dernières années, soit 5 par an en moyenne. Nous allons bien entendu examiner  les opportunités qui se présentent, même si des rachats ne sont pas une absolue nécessité pour nous. Compte tenu de l’importante transformation de notre unité encore en cours, des acquisitions en Suisse me paraissent davantage envisageables après notre entrée en bourse. 

– Credit Suisse compte environ 150 succursales à travers le pays, hors Neue Aargauer Bank. Combien y en aura-t-il encore dans cinq ou dix ans ?

– Nous sommes relativement satisfaits avec notre réseau actuel de succursales. Certes, le trafic des paiements et les transactions effectuées dans les guichets perdent de leur importance. En même temps, si nous voulons offrir un conseil exceptionnel aux clients privés et développer notre approche de banque pour les entrepreneurs, nous devons rester proches de nos clients. On ne peut pas offrir une gamme de services sophistiqués sans ne jamais rencontrer ses clients! Nous allons ainsi à la fois fermer certaines succursales et en ouvrir d’autres dans certains endroits qui présentent un potentiel de marché particulièrement intéressant. Certaines n’auront plus de guichets à l’avenir. Au final, sur les 150 succursales actuelles de Credit Suisse, moins de dix devraient disparaître. 

– Avez-vous déjà testé des agences sans guichet ?

– Oui, par exemple à Champel et à Tavannes. Il s’agit d’agences uniquement dédiées au conseil pour la clientèle privée et pour les services aux PME. En revanche, le client doit utiliser les appareils automatiques à disposition s’il souhaite verser ou retirer de l’argent. Je précise que nous sommes encore dans une phase pilote dans ce domaine. Il est aussi intéressant de voir que les réactions des clients diffèrent d’une région à l’autre du pays. Par exemple, en Suisse orientale, la clientèle semble davantage attachée à avoir une banque avec guichets. En Suisse romande, cet aspect compte moins. 

– La Swiss Universal Bank prévoit d’augmenter son résultat avant impôts à 2,3 milliards en 2018, le montant le plus élevé parmi toutes les unités du groupe. Mis en doute par certains analystes, cet objectif est-il réaliste ?

– Notre résultat avant impôts ajusté était de 1,5 milliard en 2014, puis de 1,6 milliard en 2015. Au seul premier trimestre de 2016, il s’est élevé à 460 millions dans un environnement de marché difficile. Dès lors, je pense que nous sommes en bonne voie pour atteindre l’objectif de 2,3 milliards en 2018. C’est un objectif à la fois réaliste et très ambitieux. Si nous augmentons notre chiffre d’affaires de 2% par an et réduisons nos coûts de 3%, cet objectif n’est toutefois pas hors de portée. Le ratio coûts / revenus de Swiss Universal Bank devrait aussi être ramené de 65% actuellement à moins de 60% en 2018. 

– Credit Suisse a annoncé vouloir supprimer 6000 emplois au niveau du groupe d’ici à 2017, dont 2500 postes déjà biffés jusqu’à présent. En Suisse, 1600 postes sont concernés sur quelque 17 000 emplois au total. Si l’unité helvétique réinvestit déjà dans certains segments, cela signifie-t-il que l’essentiel de ce programme de réduction d’emplois est déjà passé ?

– Non, ce n’est pas encore le cas, mais  nous sommes sur la bonne voie pour atteindre ces objectifs. Il faut aussi préciser que sur les 17 000 personnes qui travaillent en Suisse pour Credit Suisse, tous ne sont pas employés par la Swiss Universal Bank qui, elle, compte environ 12 000 personnes. Si l’on compare les 1600 postes supprimés évoqués l’automne dernier par rapport aux 17 000 personnes employés en Suisse par notre groupe, cela représente environ 9% de nos effectifs, le tout réparti sur trois exercices, soit 3% par an. Il ne s’agit toutefois pas forcément de licenciements. Il faut tenir compte des fluctuations naturelles - la rotation des effectifs est d’environ 10% dans la branche - et de la diminution du nombre des contractants externes qui travaillent pour nous. 

– Credit Suisse prévoit d’introduire en bourse (IPO) entre 20 et 30% du capital de son unité helvétique. Récemment, des analystes ont estimé que Credit Suisse aura besoin de placer une part plus importante de son capital en bourse pour rehausser les fonds propres du groupe. Si la demande des investisseurs est favorable, pourquoi ne pas en profiter pour lever davantage de fonds sur le marché ?

– Il faut rappeler le contexte qui a précédé l’idée de procéder à une IPO de l’unité suisse. En raison de la réglementation sur les banques dites trop grandes pour faire faillite (ou TBTF), les activités helvétiques de notre groupe doivent être organisées différemment, notamment afin de pouvoir continuer d’assurer les fonctions essentielles à l’économie suisse même en cas de crise, etc. D’une nécessité, nous en avons fait une vertu. L’IPO servira à cristalliser  la valeur de nos activités en Suisse, le tout en levant des fonds propres pour le groupe. 

– Dans ce cas, pourquoi ne pas placer une plus grande partie du capital de l’unité en bourse ?

– Il faut atteindre un équilibre optimal en tenant compte de deux contraintes. D’un côté, il faut qu’un minimum de notre capital soit placé en bourse, soit au moins 20% pour pouvoir être coté et que l’opération fasse sens. De l’autre, la Swiss Universal Bank fait partie du coeur des activités du groupe. La maison-mère a besoin de conserver une part substantielle du capital de notre unité afin d’assurer une intégration suffisante des activités suisses au sein du groupe. Parallèlement, les activités fournies en Suisse dépendent aussi des autres ressources du groupe, notamment des activités de banque d’investissement à l’international.

– Il y a quelques années, Credit Suisse insistait beaucoup sur son modèle de banque intégrée, ou de «one bank». L’IPO de l’unité suisse n’est-elle pas un premier pas vers une forme de détachement en douceur de la Swiss Universal Bank du reste du groupe ?

– Non, car si la Swiss Universal Bank devenait une unité complètement autonome au sein du groupe, nous ressemblerions uniquement à une sorte de grande banque régionale ou cantonale. Nous n’aurions plus de véritable avantage comparatif par rapport aux concurrents actifs sur le même secteur pour obtenir les mandats portant sur certaines transactions. Par exemple, nous préparons actuellement l’entrée en bourse d’une société biotechnologique suisse au Nasdaq. Sans le soutien de nos équipes à New York, nous ne pourrions pas prendre en charge un tel mandat. Même chose pour l’offre de ChemChina sur Syngenta. Si nous pouvons gérer un tel dossier, c’est uniquement grâce à l’appui de nos activités de banque d’affaires internationales. On peut aussi citer les synergies entre les activités de banque d’investissement et de fortune. Quelque 2200 rapports de recherche sur des actions individuelles sont publiés dans la banque d’investissement. Ces rapports, présentés dans un document simplifié, sont ensuite mis à la disposition des conseillers de gestion de fortune. Aucune autre banque suisse axée sur le marché intérieur n’a de tels moyens à sa disposition. Tous ces exemples montrent que l’unité suisse a des atouts et des forces spécifiques grâce au reste du groupe. 

– Qu’en est-il du timing de l’IPO. Si en 2017, l’environnement de marché était semblable à maintenant, franchiriez-vous le pas ?

– Le marché reste actuellement ouvert pour absorber des entrées en bourse. Nous nous occupons de 10 mandats sur le plan mondial, dont un projet d’IPO en Suisse. Bien sûr, on ne peut pas dire que les conditions actuelles du marché sont optimales, mais les investisseurs restent intéressés aux nouvelles sociétés qui veulent entrer en bourse. Lors de la préparation d’une IPO, il ne faut pas se laisser influencer par l’évolution à court terme du marché et rester concentrés sur les préparatifs de l’opération. Ensuite, lorsque les choses sont prêtes, il faut savoir agir au bon moment. 

– A quels signaux êtes-vous essentiellement attentifs dans ces phases-là ?

– Avant tout à la volatilité des marchés, mesurée par des indices tels que le VIX aux Etats-Unis. Lorsqu’elle augmente trop, les conditions ne sont évidemment pas favorables pour une entrée en bourse. 

– Quelles conséquences auront les taux très bas sur vos activités en Suisse. Si les taux se maintiennent longtemps à leur niveau actuel, voire s’enfoncent encore plus en territoire négatif, allez-vous finir par les répercuter sur vos clients ?

– Nous n’appliquons pas de taux négatifs pour les clients privés. Ce n’est pas le cas non plus pour le cash opérationnel déposé par les PME chez nous. En revanche, c’est déjà le cas pour certains clients institutionnels et de grandes entreprises. Nous ne pouvons pas prévoir comment les choses évolueront à l’avenir. Nous espérons toutefois qu’un retour progressif à la normal de la situation en matière de taux nous évitera de devoir répercuter à l’avenir les taux négatifs à davantage de catégories de clients.