Les technologies de l'information ne font pas que bouleverser le tissu industriel. La comptabilité nationale, miroir de l'activité du pays, est aussi mise à mal. Elle a donc besoin d'un lifting. Si l'Union européenne a intégré dans son système comptable des indicateurs de la nouvelle économie, comme on aime à l'appeler, la Suisse a de la peine à suivre. Le passage au Système européen de comptabilité «base 95» augmentera mécaniquement le niveau de croissance de l'économie helvétique en 2001. L'évolution de certains agrégats macroéconomiques est telle que le calcul du produit intérieur brut est modifié.

Les investissements immatériels sont de ceux-là. Il s'agit là de dépenses qui, comme l'achat de logiciels, sont destinées à avoir des effets durables sur la production. Comme leur nom l'indique, ils sont immatériels parce qu'ils ne se traduisent pas par l'acquisition de biens. Et pourtant, ces outils une fois intégrés dans la chaîne de production améliorent sensiblement la productivité de l'entreprise. Aujourd'hui, l'explosion de l'industrie des logiciels et l'utilisation de ses produits dans toutes les nervures de l'économie ont bien sûr changé la donne. Le problème est que l'estimation du produit intérieur brut (PIB) en Suisse se fait à partir d'une base qui ne tient pas compte de ces nouveaux bouquets technologiques. Une partie de valeur créée dans le pays échappe ainsi à l'outil statistique et, de fait, n'apparaît pas dans la comptabilité nationale.

Cela est gênant quand on sait que les variations de niveau de croissance économique se calculent au dixième de pour-cent. Mais le plus embarrassant pour la Suisse est que son système de comptabilité nationale n'est plus compatible avec celui de l'Union européenne depuis avril 1999. Ces différences, bien qu'infimes, ne favorisent pas la transparence et les comparaisons internationales.

L'Office fédéral de la statistique (OFS) à Neuchâtel s'efforce tant bien que mal de rattraper ce retard. Il y a seulement deux ans, il adoptait le Système européen de comptabilité «base 1979» (SEC 79). Sa méthode de calcul était alors identique à celle de ses voisins pendant quelques mois. Mais, depuis le printemps 1999, dans une volonté de prendre en considération l'investissement immatériel en pleine expansion, l'Europe a passé la vitesse supérieure et a procédé à une nouvelle évaluation des biens et services dans les comptes nationaux. Au sein de l'Union, le SEC 79 a ainsi laissé la place au SEC 95 qui est devenu la règle. Et la Suisse se retrouve une nouvelle fois à la traîne. Selon l'OFS, ce décalage sera comblé au plus tôt en 2001.

Mais il restera une différence de taille. En effet, le SEC 95 a force légale en Europe. Cela signifie que les entreprises sont obligées de déclarer la valeur des logiciels qu'elles ont intégrés dans leur appareil de production. Il en ira tout autrement en Suisse. Comme le souligne Gabriel Gamez, adjoint-chef de la section des comptes nationaux de l'OFS, «la déclaration des dépenses de software se fera selon le bon vouloir des entreprises». Autrement dit, la clarté et la lisibilité d'une statistique des investissements immatériels dépendront en grande partie du degré de coopération des entreprises établies dans le pays. Mais d'après l'OFS, ce champ de liberté donné aux firmes n'introduira pas de biais significatif.

Une chose est sûre, avec le SEC 79, le produit intérieur brut de la Suisse est légèrement sous-évalué puisqu'il ne tient pas compte de ces investissements immatériels. Cet effet a déjà été constaté en France où le passage d'une méthode de calcul à l'autre et la prise en compte de la valeur des logiciels ont fait bondir l'agrégat de l'investissement brut de 8,1% (voir tableau). Conséquence directe: le produit intérieur brut français a été rehaussé de 1,8%.

Voilà pourquoi en 2001 la Suisse découvrira qu'elle est un peu plus riche qu'elle ne pensait.