Un environnement d'investissement «modérément favorable aux plus-values». C'est en ces termes mesurés que Serge Ledermann, responsable de la gestion institutionnelle de Lombard Odier Darier Hentsch & Cie (LODH) décrit ce qui attend les investisseurs en 2005. Pour la plupart des spécialistes, l'année qui vient ne brillera pas par un choix attrayant en matière de placements. Les indices d'actions américaines et européennes n'afficheront pas plus de 2% de rendement ces 12 prochains mois, estime LODH, tandis que le rendement total du marché obligataire sera inférieur aux coupons sur ces titres. Et le dollar continuera à chuter. Les investisseurs semblent désorientés, faute de visibilité sur la croissance des principales économies: «Les marchés financiers n'anticipent plus correctement l'évolution de l'économie réelle», constate Philippe Schindler, responsable de la stratégie d'investissement de LODH. Il explique que, depuis la fin des années 1990, les rouages «classiques» entre marchés des actions et des obligations d'une part, et conjoncture d'autre part, semblent grippés (voir graphique), et que cette période de «convalescence» se prolonge sous l'effet de la flambée du pétrole. «Les investisseurs arbitrent désormais entre ces deux classes de risques traditionnelles avec environ deux trimestres de retard, comme si leurs décisions traduisaient a posteriori la réalité économique qui leur échappe!» souligne l'économiste.

Le ralentissement «inéluctable» de l'économie américaine, de 4,3% cette année à 3,2% estimés l'an prochain, se traduit, selon Philippe Schindler, par des attentes d'inflation considérablement réduites pour les Etats-Unis. L'inflation américaine devrait ainsi passer de près de 3% cette année à 2,3% en 2005. L'an prochain, le pétrole continuera à agir comme une «taxe sur la croissance»: LODH prévoit un baril à 40 dollars, et même à 50 dollars jusqu'en mars 2005 selon un scénario pessimiste. «Dans ce dernier cas, les attentes inflationnistes reculeraient encore pour se muer en craintes déflationnistes», affirme Serge Ledermann.

Dans cet environnement, les hedge funds ne feront pas de miracles. L'argent qui s'est bousculé dans les fonds alternatifs a entraîné «une réduction importante des opportunités de plus-value», estime Serge Ledermann. Avec une offre de 7000 hedge funds de par le monde pour environ 1000 milliards d'actifs sous gestion, dont 300 hedge funds en Europe qui gèrent 100 milliards d'euros, l'industrie a offert des performances relativement décevantes, de 3,6% en moyenne sur douze mois roulants, note Daniel Penseyres, responsable du conseil en gestion alternative chez LODH. «Passé le creux, ajoute-t-il, l'industrie a connu un rebond de 1,5%-2,5% depuis.» Il prévoit que certains types de stratégies devraient revenir dans les chiffres noirs. Mais il observe un tassement de la demande des clients privés, toutefois compensé par un intérêt accru des investisseurs institutionnels tels que les caisses de pension, auxquelles les hedge funds doivent en grande partie leur croissance en 2004. Mais comme dans les autres classes d'actifs, dégager des rendements ne sera pas aisé: «L'on ira vers des stratégies plus complexes, axées sur la dette, les structures de capital, et les marchés émergents. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a des secrets de fabrication, et nous miserons sur des stratégies complexes de niche, irons sur le terrain découvrir de nouveaux talents parmi les gérants en dehors des centres privilégiés que sont New York, Londres et Hong Kong», explique Daniel Penseyres. Pour le spécialiste, ce n'est pas le moment de sortir des hedge funds: il y aurait au contraire des opportunités très intéressantes «qui pourraient réserver des surprises en 2005».

L'absence de rendements attrayants cette année a mené les investisseurs à délaisser le marché des actions américaines, où les blue chips se traitent à 20 fois les bénéfices 2004, selon le Wall Street Journal, pour s'orienter vers les marchés émergents, les matières premières (telles que l'or et les métaux industriels), en hausse de 14% cette année, et même d'autres actifs réels tels des terres agricoles et des objets d'art. Ces derniers font leur retour: selon Bloomberg, une douzaine de fonds axés sur l'achat et la vente d'objets d'art s'apprêteraient à lever chacun environ 75 à 150 millions de dollars, principalement à Londres et à New York, tandis qu'ABN Amro lancera en février un fonds qui achètera des parts de ces fonds, suite à des dizaines de demandes de la part de banques privées d'Europe, des Etats-Unis et d'Asie. Les valeurs de l'art ont surperformé le S & P 500 de moins de 1% au cours des 50 dernières années, selon Bloomberg. Mais l'intérêt renouvelé pour cet actif dénote la quête d'alternatives tangibles de la part des investisseurs.