Secret bancaire

UBS ébranle la place financière

L’affaire UBS affaiblit le modèle de gestion de fortune suisse. UBS risque ses 150 milliards d’avoirs non déclarés. La banque a jusqu’au 30 avril pour présenter sa défense face aux autorités fiscales américaines.

Depuis qu’UBS a fait la une des médias pour avoir livré 250 noms au fisc américain, le choc déploie ses effets négatifs sur toute l’industrie de la gestion de fortune helvétique.

Les banques privées suisses ont perdu 17% en bourse en moyenne, tirant l’ensemble du marché suisse à la baisse. C’est la décote d’un modèle suisse attaqué, dont l’avenir est au­jourd’hui incertain. La valeur de la place financière et de ses acteurs, qui gèrent 1100 milliards de francs d’avoirs privés étrangers, dépend en large part de la distinction entre fraude et évasion fiscales, la dernière étant protégée par le secret professionnel du banquier. Les concessions faites aux Etats-Unis par UBS éveillent le doute quant à l’avenir de cette distinction.

La Suisse, rivale des Etats-Unis

Malgré sa petite taille, la Suisse domine à ce jour la gestion des fortunes transfrontalières, ses banques détenant le tiers du marché de l’épargne mondiale gérée hors du pays de résidence. En deuxième position viennent les Etats-Unis et les Caraïbes, qui contrôlent donc un marché de l’«argent gris» presque égal à celui de la Suisse. UBS, en première ligne des attaques américaines, a plongé de 22,4% en bourse suisse depuis l’affaire fiscale, l’action tombant à un plancher historique de 10 francs. Après avoir perdu 50 milliards de francs dans sa division de banque d’affaires, UBS voit à présent la profitabilité de son activité phare de gestion de fortune mise en péril. «Nous estimons qu’environ 16,5% des avoirs privés d’UBS, ou 150 milliards de francs, sont confiés à la banque pour des raisons d’optimisation fiscale liée au secret bancaire. Si ces avoirs devaient être perdus, cela déboucherait sur une perte de 28% des profits de la division, soit 800 millions de francs de bénéfice net aujourd’hui à risque.»

L’onde de choc se répand

«La gestion des fortunes transfrontalières est au cœur de la stratégie d’UBS, rappellent David Williams et Chris Roberts, analystes de Fox-Pitt Kelton, dans un rapport récent. Cette activité contribue à la plus grande part de profits du groupe, et le modèle est à nouveau menacé.» Ce modèle, qui «crée un conflit entre le pays hôte américain et les lois suisses, a obligé UBS à cesser cette activité avec les clients américains. D’autres régions vont-elles suivre?» s’interrogent-ils.

Signe d’un désaveu sans précédent, dans les rangs mêmes des capitaines d’industrie suisses, le pourtant patriote Nicolas Hayek s’est fendu de déclarations intempestives contre UBS dans L’agefi, le patriarche de l’horlogerie annonçant avoir retiré la trésorerie de Swatch Group à la banque pour la confier notamment à PostFinance.

L’affaire n’affecte pas seulement UBS. L’effet s’est répandu comme une onde de choc sur toute la place financière. Julius Baer a perdu 14% depuis l’affaire. Les analystes estiment que 20 à 40% des avoirs de la banque privée zurichoise proviennent des pays frontaliers. Les banques liechtensteinoises cotées en Suisse, victimes récentes d’un assaut de l’Allemagne contre les fondations de la Principauté, ont essuyé de fortes chutes. Depuis mardi, VP Bank a perdu 29%, et Liechtensteinische Landesbank (LLB) 16%. La bâloise Sarasin a aussi souffert (–20%) et Credit Suisse cède 17%.

Le risque des clients d’Europe

«Le marché tente actuellement d’estimer la valeur du secret bancaire pour les banques suisses», observe Mathias Bueeler, analyste chez Kepler Capital Markets à Zurich. Il explique que le marché calcule une valeur théorique du secret bancaire, multipliée par la probabilité qu’il soit aboli. En juin 2008, l’analyste avait estimé que le secret bancaire représenterait 10%, en moyenne, de la valeur des banques privées, s’appuyant sur une étude de chercheurs de l’Université de Lausanne et Zurich sur la valeur du secret bancaire lors des négociations Suisse-UE.

La Suisse gère le tiers des avoirs non déclarés allemands

Clairement, l’impact actuel sur la valeur des banques suisses reflète non pas le risque pour les clients américains gérés depuis la Suisse, qui restent un segment marginal pour UBS et les autres banques privées. Le véritable enjeu est le marché européen, à commencer par l’Allemagne. Selon la Bundesbank, 28% des 745 milliards de francs qui échappent au fisc allemand sont gérés depuis la Suisse. UBS et Credit Suisse se taillent la part du lion de ce marché. Désormais, des pressions en faveur d’un échange d’informations fiscales ne manqueront pas d’accompagner la renégociation de la directive Suisse-UE sur l’épargne, ce qui représente un risque direct pour les banques de gestion comme Baer, Vontobel et Sarasin.

Des banques comme Vontobel, qui ont développé une forte présence domestique (onshore) dans les pays voisins, seraient-elles à l’abri des risques sur le secret bancaire? «Non, estime Matthias Bueeler. Elles sont en réalité plus vulnérables, car si elles contrarient les lois locales, elles seront, comme UBS, sujettes au chantage du pays hôte, qui peut retirer leur licence bancaire.» A l’inverse, les rares banques restées à l’intérieur des frontières suisses, comme la saint-galloise Wegelin ou la genevoise Bordier, ne courront de vrai risque que lors de modifications radicales du cadre helvétique.

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