franc suisse

L’histoire d’une monnaie forte

Le franc est né plus de cinquante ans avant la création de la Banque nationale. Et la Suisse a toujours refusé des expériences monétaires créant un risque d’inflation. Quant à la France, elle ne voulait pas que la Suisse entre dans le Serpent monétaire européen

Lorsqu’une crise monétaire éclate, les recommandations pleuvent, qui ignorent l’histoire des pays concernés. Pourtant une monnaie traduit l’âme d’un pays, son histoire, sa culture et la force de ses institutions. Ce n’est pas seulement une unité de compte, un instrument d’échange et de réserve. Patrick Halbeisen, responsable des archives de la Banque nationale suisse (BNS), évoque cette volonté des autorités de transmettre à travers un billet de banque une image fidèle du pays. Pour sa série de billets de 1911, la Suisse cherchait à se renouveler. Une idée vint d’un portrait de brodeuses appenzelloises. Le projet retenu, celui d’Eugène Burnand, s’était inspiré non seulement d’une photographie d’Appenzelloises mais aussi d’une autre, de sa cousine habitant en France. L’affaire s’ébruita. La controverse s’enflamma, si bien qu’une commission fédérale fit le voyage d’Appenzell pour vérifier si l’image correspondait bien à la réalité. Les inspecteurs des Faiseurs de Suisses n’étaient pas loin.

Le premier billet réalisé par un peintre fut Le Faucheur de Ferdinand Hodler. Mais il était si compliqué à trouver un consensus pour une illustration qu’après la Deuxième Guerre des graphistes remplacèrent les peintres.

L’histoire du franc suisse démarre en 1848 avec son entrée dans la Constitution. Auparavant, après l’Acte de médiation de 1803 avec Napoléon, la frappe des monnaies était confiée aux cantons et aux évêchés. 860 sortes de monnaies circulaient alors en Suisse! En 1848, l’objectif n’est pas de créer une monnaie unique pour tous les cantons, mais de faciliter les échanges, avant tout d’avoir un système peu coûteux et d’assurer une diffusion la plus large possible de la monnaie, selon Patrick Halbeisen. C’est à cette fin qu’on adopta un système de parité avec le franc français et, en 1865, l’entrée dans l’Union monétaire latine.

La date de naissance de la première pièce peut être établie au 7 mai 1850, avec la loi fédérale détaillant la frappe de monnaie. Les premières pièces, en argent, furent frappées à Paris, Bruxelles et Strasbourg et dès 1857 à Berne. A cette époque, même si la Suisse avait la même monnaie que la France, les taux d’intérêt y étaient plus élevés. Aujourd’hui le rapport s’est inversé. Et en un siècle, la monnaie française a perdu plus de 90% de sa valeur contre le franc.

A la fin du XIXe, la valeur d’une pièce était identique à son contenu en métal. La question de la confiance dans une monnaie n’est venue que plus tard, avec l’émergence du papier. Il n’y avait pas de monopole fédéral d’émission de monnaie. Ce que les libéraux nomment le free banking régnait. Chaque banque avait le droit d’émettre de la monnaie, après l’autorisation du canton. Les problèmes étaient d’ordre pratique. Un impôt était prélevé sur la monnaie, non pas par billet émis mais en fonction du total de monnaie que la banque était autorisée à émettre. Les banques étaient incitées à mettre en circulation le maximum autorisé.

Dès lors, la monnaie émise était insuffisante en période de forte demande, spécialement durant des fêtes telles que la Saint-Martin. Rien de dramatique, toutefois, selon Patrick Halbeisen, puisqu’on a attendu 1907 pour créer la BNS. Deux tendances s’affrontèrent. Certains voulaient une banque centrale proche de la Confédération pour financer l’Etat, d’autres un institut destiné à répondre aux besoins de l’économie. Ce différend explique l’existence de deux sièges principaux, l’un à Berne et l’autre à Zurich. La plus ancienne banque centrale d’Europe n’est donc pas suisse. Il s’en faut de beaucoup. La Banque de Suède date de 1668.

Lors de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, différents pays, dont la Suisse, sortent de l’étalon or pour financer les dettes de guerre avec la planche à billets, malgré le risque d’inflation d’une telle entreprise. Mais dès la fin de la guerre, la Suisse ainsi que d’autres petits pays européens se sont épargné le risque d’une hyperinflation en décidant de revenir rapidement à l’étalon or et aux parités de change d’avant 1914. En 1918, avant même la fin de la guerre, la BNS sera la première en Europe à augmenter son taux d’escompte. Elle expliqua également que, la guerre terminée, elle ne voulait pas perdre son indépendance et financer le déficit de la Confédération et des chemins de fer.

Le franc s’apprécia et revint en novembre 1924 déjà à sa parité d’avant la guerre. Le franc et le florin hollandais ont été les deux monnaies européennes les plus fortes des années 1920, selon l’historien Tobias Straumann*. La neutralité, la priorité au standard or et à la lutte contre l’inflation attiraient les capitaux. D’ailleurs, dans les années 1920, aucun des petits pays européens n’eut d’envie expérimentale en faveur d’un système de change plus flexible.

L’occasion survint dans les années 1930 avec la sortie de la Grande-Bretagne du standard or. La Suisse joua la carte de la sécurité et décida de rejoindre le bloc or en 1933, avec la France, la Hollande, la Belgique, l’Italie et la Pologne. Leur réaction survint après que le président Franklin Roosevelt eut déclaré n’avoir «aucun intérêt dans la stabilité des monnaies internationales». Le bloc or s’appauvrit progressivement. La Belgique, en pleine crise bancaire, sort en 1934, la France dix-huit mois plus tard. Et la Suisse un jour après la France, elle qui considérait le standard or comme une précondition à la stabilité et à la prospérité, malgré l’expérience relativement positive des pays scandinaves, selon Tobias Straumann. Le risque qu’une dévaluation mène à l’inflation était fortement ancré, même au sein des syndicats de cette époque.

Mais face à l’incapacité pratique de restaurer la compétitivité économique avec une baisse des prix et salaires, il fallut se résoudre à l’impossible, discuter d’une sortie du standard or. Albert Pictet fut un des premiers, en 1934, à qualifier la Suisse de trop chère et à proposer «d’examiner la question du franc». Mais le Vorort y était opposé, et l’industriel Albert Naville déclara que ce serait la ruine de la classe moyenne.

Pourtant, après l’élection du Front populaire en mai 1936 en France, les carottes étaient cuites. Il fallait agir sur la monnaie. Gottlieb Bachmann, président de la BNS, et Albert Meyer, le ministre des Finances, défendirent jusqu’au bout l’ancrage à l’or. Pourtant les pressions devenaient de plus en plus insoutenables. Au soir du 24 septembre 1936, la France informa le Conseil fédéral de ses intentions de dévaluer le lendemain. Celui-ci décida tout de même de dévaluer le franc et informa Bachmann. Ce dernier demandera qu’un autre que lui applique la décision. Ce n’est qu’à l’insistance du gouvernement qu’il se ravisera et coopérera.

La fin du système de Bretton Woods, dans les années 1970, rappela le chaos des années 1930, ses fortes fluctuations et dévaluations. Les deux périodes se distinguent pourtant sur deux points majeurs, l’adoption des changes flottants de façon permanente par les Etats-Unis et le Japon, et la création en Europe d’arrangements moins rigides que le standard or, soit le Serpent monétaire et le Système monétaire européen (SME). Au sein des petits pays européens, seule la Suisse adopta définitivement les changes flottants. Mais ce virage intervint contre la volonté des élites et ne devint permanent qu’en raison de l’opposition française en 1975 aux intentions de la Suisse d’entrer dans le Serpent européen.

L’exemple suisse ne marqua pourtant pas les esprits. Il fallut attendre la crise du SME en 1992 pour que la Suède et la Norvège abandonnent leur lien à l’Ecu pour qu’on admette enfin qu’un petit pays puisse durablement quitter les changes fixes.

L’exemple suisse est donc d’un intérêt historique majeur. L’adoption par la Suisse des changes flottants, en tant que premier petit pays européen, survint le 23 janvier 1973. La Suisse venait d’instaurer des mesures administratives assez strictes pour lutter contre le franc fort. Mais les fonds affluaient tout de même. Les contrôles contredisaient en outre l’idée d’un centre financier fort et la culture de liberté économique suisse. La Suisse représentait alors 10% de l’activité bancaire internationale, et le franc était la deuxième monnaie de réserve en Europe.

La crise s’accentua en janvier 1973. Elle amena l’Italie à instaurer un système de changes à deux vitesses (financier et commercial) qui eut un impact majeur sur le franc. Fritz Leutwiler, président de la BNS, décida d’arrêter ses interventions sur le marché. La Neue Zürcher Zeitung soutint la décision, mais les banques suisses s’étonnèrent. Le Prix Nobel d’économie James Tobin ne croyait pas davantage à un modèle suisse, lui qui se moquait du franc, l’équivalent de «pièces rares, de métaux précieux et des cartes de baseball».

La Suisse subit en 1975 une nouvelle vague d’appréciation du franc et demanda à entrer dans le Serpent monétaire européen. C’est la France, à travers Jean-Pierre Fourcade, ministre de l’Economie sous Giscard d’Estaing, craignant un renforcement du bloc deutsche mark en Europe, qui s’y opposa. La non-appartenance à la Communauté européenne et sa volonté de maintenir un système de capitaux ouverts empêchèrent donc le retour de la Suisse aux changes fixes. La raison était donc politique.

Les pressions sur le franc suisse se poursuivirent. Et en 1978, la BNS intervint massivement, fixa même un objectif de cours par rapport au mark allemand, à 80 centimes. La barre ne fut jamais franchie, d’autant qu’un mois plus tard le gouvernement Carter adopta une politique plus restrictive, renforcée par la nomination de Paul Volcker à la tête de la Réserve fédérale.

*«Fixed Ideas of Money», de Tobias Straumann, Cambridge University Press, 2010.

Publicité