reportage

Cet or noir qui tue l’or blanc en Norvège

En Scandinavie, le pays de cocagne dans le domaine de l’énergie fait des envieux.Susceptible de devenir la batterie de l’Europe comme lieu de stockage d’énergie renouvelable, il fait cependant de la résistance

Trondheim, à 300 km à vol d’oiseau au nord d’Oslo. Il est 2 heures du matin. Le café Den Gode Nabo, endroit convivial sur pilotis où la bière amère coule à flots dans les enfilades de pièces boisées, ferme. Les fêtards attardés n’ont pas besoin de lampe de poche pour retrouver leurs pénates. Au milieu de la nuit, la lumière, telle celle de l’aube en Suisse, est bien suffisante pour se frayer un chemin dans les rues étroites de cette ville historique, antichambre du Grand Nord. Un détail frappe: il fait jour en pleine nuit, mais la bourgade resplendit de tous ses feux électriques. Des centaines de lampadaires diffusent leur lumière orange sur la localité enfoncée dans un fjord.

Gaspillage d’énergie? Le mot n’existe pas dans le lexique énergétique norvégien. Car le pays est assis sur deux tas d’or. L’or noir, ce pétrole offshore qui représente 47% des exportations du pays et 26% des recettes de l’Etat. Et l’or blanc, cette électricité, très peu exportée, tirée des barrages qui font de la Norvège le premier bassin d’accumulation d’Europe (50% du total), dont le potentiel est encore largement inexploité, notamment via le pompage-turbinage.

La Suisse, château d’eau de l’Europe, possède aussi des complexes hydroélectriques, mais, sur ce plan, la Norvège n’a vraiment rien à lui envier. Elle pourrait devenir, si une volonté politique se faisait jour, la batterie de l’Europe, comme l’a démontré un voyage de presse sur ce thème organisé par la Banque Cantonale Vaudoise et auquel Le Temps a été convié.

Alors que la Confédération songe à interdire les chauffages électriques, sur le modèle décidé à Fribourg et en projet dans le canton de Vaud, pour pouvoir mieux sortir du nucléaire, cette idée ne traverse pas une seule seconde l’esprit des Norvégiens, dont les trois quarts des bâtiments sont chauffés à l’électricité. Contrairement à ses voisins suédois et finlandais, le pays n’exploite pas de centrale nucléaire. Et la seule centrale à gaz en activité a surtout été conçue pour les besoins de la recherche technologique de captage de CO2 (LT du 06.06.2012).

Ce pays de 5 millions d’habitants, long de 2200 kilomètres et dont la largeur à la hauteur de Narvik, près de la frontière nord avec la Suède, se réduit à 6 kilomètres, regorge d’énergie. Ce qui n’incite pas aux économies de courant. La Norvège dispose d’une capacité de 30 000 mégawatts (MW) et produit 133 TWh d’électricité par année (133 milliards de kWh), soit plus du double de la consommation suisse (60 TWh). L’abondance se traduit par une surconsommation que n’explique pas entièrement la rigueur du climat.

Huit fois plus grande que la Suisse et d’un tiers moins peuplée, la Norvège consomme 26 000 kWh par habitant, soit 3,25 fois plus qu’en Suisse. Qui dit abondance dit bas prix. «Le prix moyen de production du kWh se situe autour de 6 centimes suisses, et il est vendu entre 10 et 12 centimes», dit Patrick Narbel, qui termine un doctorat à la Haute Ecole d’économie de Bergen, ville qui se trouve à 480 km à l’ouest d’Oslo.

A ce prix-là, de moitié inférieur au niveau suisse, toute décision d’investissement, pour devenir la batterie de l’Europe et exporter davantage de courant hydraulique, voire éolien, devient un sérieux problème économique et politique. La Norvège aurait besoin d’au moins trois nouvelles lignes sous-marines à très haute tension pour atteindre les pays grands consommateurs d’électricité et avides de renouvelable, comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. «L’intégration au réseau européen se fait aujourd’hui par des corridors trop étroits», explique Jan Braten, chef économiste auprès du gestionnaire de réseau Statnett.

«Le prix du kWh vendu est trop bas en Norvège pour investir dans l’éolien. Il faudrait un système de subventionnement de l’Etat», constate Wenche Teigland, directrice du secteur énergie du groupe BKK. Cette société de 1100 employés, active dans la région de Bergen où elle gère 31 usines électriques et dessert 180 000 consommateurs, serait pourtant prête à participer à des projets de construction de parcs éoliens sur terre ou en mer. Les conditions de vent sont excellentes au large des fjords norvégiens, mais les entreprises d’Etat, comme Statoil, dont l’activité principale est pétrolière et gazière, et Statkraft, active dans l’hydraulique, rechignent à se lancer localement dans l’aventure.

L’éolien, c’est pour les autres, hors de portée visuelle des fjords, considérés comme des joyaux intouchables par la grande majorité des Norvégiens. Mais surtout là où les subventions des Etats étrangers en faveur des énergies renouvelables rendent l’investissement parfaitement rentable. La Grande-Bretagne est ainsi devenue, pour la Norvège, le principal lieu de développement de sa technologie de parcs éoliens en mer. Le pays des Vikings, dont l’installation de plateformes pétrolières dans des conditions climatiques difficiles est devenue une marque de fabrique mondialement reconnue, dispose des technologies et du savoir-faire pour transposer sa logistique à l’arrimage de dizaines d’éoliennes sur de mini-plateformes alignées en rang d’oignons.

Statoil et Statkraft participent activement à l’installation de 88 éoliennes au large de la côte est de la Grande-Bretagne, à hauteur de Sheringham. Ce parc, dont l’exploitation partielle a débuté en août 2011, devisé à 1,48 milliard de francs, fournira de l’électricité pour 220 000 ménages. Un projet gigantesque, Dogger Bank, estimé à 44 milliards de francs, est à l’étude au large de Newcastle. S’il se réalise, il fournira à lui seul 10% des besoins en électricité de la Grande-Bretagne.

En Norvège, le ministre de l’Energie, Ola Borten Moe, porte d’abord, sur sa carte de visite et dans l’exercice de ses fonctions, le titre de ministre du Pétrole. La politique énergétique norvégienne, très peu interventionniste dans le domaine des énergies renouvelables, passe en réalité par les stratégies d’investissement des entreprises d’Etat, comme Statoil.

Cette multinationale, dont les activités pétrolières et gazières se développent aussi bien aux Etats-Unis, en Russie qu’au Venezuela, a produit 1,85 million de barils de pétrole par jour en 2011, et envisage une hausse de 35%, à 2,5 millions, en 2020. L’objectif sera facile à atteindre après la découverte, l’an dernier, de deux énormes gisements. L’un au large de Stavanger (Johan-Sverdrup), à 250 km à vol d’oiseau au sud-ouest d’Oslo, et l’autre, dans le Grand Nord (Skrugard) en mer de Barents.

Mais Statoil, à côté d’études sur le moyen d’atténuer le phénomène de corrosion dans les installations de forage pétrolier, développe aussi des projets de recherche dans l’éolien. «C’est uniquement pour se donner bonne conscience», dénonce Anders Bjartnes, ancien journaliste et directeur de la Fondation norvégienne pour le climat.

Le concept, basé sur une installation pilote en fonction depuis 2009, s’appelle Hywind. Il s’agit d’une éolienne flottante qui peut être posée en mer dans une zone de vent favorable mais dont le sous-sol marin est trop profond pour l’installer de manière conventionnelle.

Le défi à relever est bien sûr la maîtrise du roulis et l’assurance de la stabilité de l’ensemble, composé d’une turbine de 138 tonnes accrochée à un pylône d’acier en partie immergé et relié au fond marin par trois câbles. Le tout est muni de quelque 200 capteurs électroniques afin d’orienter et piloter l’installation à distance. «L’expérience est concluante puisque cette éolienne a déjà fourni 20 millions de kWh depuis sa mise en service, et résisté à des vagues de 19 mètres», explique Lindsey Corrigan, porte-parole de la section énergies renouvelables de Statoil.

L’obstacle fondamental n’est pas technique mais financier. Le coût d’exploitation de Hywind est deux fois supérieur à celui d’une éolienne traditionnelle offshore. Statoil n’envisage donc pas sa valorisation en Norvège, mais vise, à l’horizon 2016, la mise en place de parcs éoliens de ce type en Ecosse, aux Etats-Unis, voire en Espagne ou au Japon.

Cette manière de développer une technologie uniquement pour l’exportation convient parfaitement à Oivind Johansen, vice-directeur au Ministère du pétrole et de l’énergie. «Le courant éolien est trois fois plus cher à produire que l’électricité hydraulique. Il y a une grande discussion en ce moment dans le pays. Le parti paysan, dit Parti du centre, et certaines autres formations politiques s’opposent à l’éolien et aux échanges de courant avec le continent européen, de peur que cela ne provoque une hausse du prix de l’électricité en Norvège. Ce sont finalement aux fournisseurs d’énergie à décider où et comment ils veulent investir.»

L’hydraulique, si un consensus politique se dégage dans un pays intégré à l’Espace économique européen mais sans pression directe de l’Union européenne dont il n’est pas membre, pourrait être une alternative. D’un faible coût de production, l’énergie tirée des barrages dans des zones inhabitées conviendrait parfaitement à une double utilisation via le pompage-turbinage.

Il suffit d’un vol circulaire en hélicoptère de moins d’une heure des fjords du sud de Bergen jusqu’au complexe hydroélectrique d’Ulla-Forre, géré par Statkraft, pour s’en convaincre. Formé de 18 barrages et de 16 lacs, dont le lac Blasjo, le plus grand bassin d’accumulation d’Europe qui contient 7,8 milliards de kWh potentiels, cet ensemble fournit déjà le double de ce que produit le complexe du Grimsel en Suisse.

«En développant les tunnels de liaison et le fonctionnement des turbines, nous pourrions facilement doubler la capacité électrique d’Ulla-Forre et quintupler l’énergie réuti­lisable par pompage-turbinage», explique Bjorn Sandvik, chef d’exploitation. «Certes, mais nous avons des problèmes de protection de l’environnement liés à l’extension des capacités des barrages, rétorque Oivind Johansen. Il faudra du courage politique pour s’adapter au projet européen qui imagine la Norvège comme la batterie de l’énergie renouvelable en Europe.»

Le bien-être norvégien, caractérisé par une croissance de 2,75% et un taux de chômage de 3%, dépend directement de l’exploitation du pétrole. Le fonds souverain pétrolier se montait, à la fin de 2011, à 560,4 milliards de francs suisses, soit près de 110 000 francs par habitant. La prévoyance vieillesse de la population norvégienne est assurée par les revenus de ce fonds, qui ont atteint 45,8 milliards de francs l’an dernier.

L’économie du pays vit donc au rythme du prix du baril de pétrole, et accessoirement de celui du kilo de saumon «fermier», mais ne dépend pas de l’exportation du kWh d’énergie renouvelable. L’or noir est en quelque sorte trop abondant et rémunérateur pour inciter à valoriser l’or blanc afin de transformer la Norvège en batterie de l’Europe, comme le souhaiterait l’Union européenne.

La lumière orange, presque gratuite, des lampadaires de Trondheim n’est pas près de s’éteindre lorsqu’il fait jour à 2 heures du matin, au bord d’un fjord qui sera, longtemps encore, préservé des lignes à haute tension.

La prévoyance vieillesse des Norvégiens est assurée par les hauts revenus du fonds souverain pétrolier

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