Que nous réserve 2013? Il y a un an, les économistes réunis par Le Temps s’attendaient à une action décisive de la Banque centrale européenne (BCE), pour éviter un éclatement de la zone euro. Ils avaient vu juste. Cette année, les conséquences des politiques ultra-expansionnistes des banques centrales, en Europe, aux Etats-Unis, au Japon, pourraient bien devenir le premier sujet de préoccupation. La Suisse reste, elle, un cas particulier. Pour mener cet exercice prospectif, nous avons réuni Paul Dembinski, professeur d’économie à l’Université de Fribourg et directeur de l’Observatoire de la finance à Genève, Michel Juvet, directeur de la recherche et associé de Bordier & Cie, Boris Zürcher, directeur de l’institut BAK Basel. Le Temps: Les économistes se trompent assez souvent pour que nous ne boudions pas notre plaisir en citant notre première édition de 2012: «La Banque centrale européenne (BCE) créera l’événement en 2012.» Tirée de notre débat de l’an dernier, cette phrase est de vous, Michel Juvet. En juillet, Mario Draghi a fait cette déclaration: la BCE fera «tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro». Cela a donné une bouffée d’oxygène aux Européens, relancé les marchés financiers. La BCE a-t-elle bien agi?Michel Juvet: Tout d’abord la BCE n’a pas agi spontanément, ce sont les marchés qui l’ont forcée à intervenir. Heureusement, Mario Draghi a mis en place une stratégie à laquelle s’était opposé son prédécesseur Jean-Claude Trichet. A savoir, être disposé à acheter de manière systématique et illimitée la dette publique des Etats européens en difficulté. En agissant de la sorte, la BCE a surpris les marchés en bien. C’est la fameuse théorie du bazooka: les obus qui pourraient être utilisés doivent être plus gros que les attentes des investisseurs. Rétrospectivement, on se rend compte que la BCE n’a pas eu besoin d’acheter de la dette pour faire baisser les taux italiens et espagnols. Il lui a suffi d’affirmer sa volonté pour réussir son pari. – Boris Zürcher: La BCE a enfin pu agir comme une banque centrale et recourir aux instruments qui sont normalement à sa disposition. Que son action ait de suite détendu les marchés financiers ne m’étonne pas. Ce qui est plus important en revanche, c’est qu’elle a montré qu’elle pouvait être crédible et faire du bon travail. Tout le contraire de ce que l’on reproche habituellement aux institutions européennes. – Paul Dembinski: La BCE s’est inspirée de Philipp Hildebrand en parlant d’illimité, ce qui fut très important pour rassurer les marchés. Ce qui est également intéressant, c’est que la BCE ait pu «outrepasser» son mandat parce que les courroies de transmission de sa politique monétaire étaient bloquées. Si l’on ajoute l’idée d’une union bancaire et l’assurance des dépôts bancaires, on peut dire que l’on voit l’émergence d’un système institutionnel. – M. J.: La BCE est probablement l’institution européenne la plus aboutie à l’heure actuelle puisque la mutualisation des dettes publiques [ndlr: transferts entre Etats] se fait par elle. En revanche, elle n’a pas réglé la deuxième partie de sa mission qui était de rétablir le fonctionnement du crédit privé. Hormis les banques allemandes, les banques européennes doivent toujours se financer auprès de la BCE. – B. Z.: Si tout n’est pas résolu aujourd’hui, c’est pour des questions politiques. Prenez l’exemple de la Suisse et d’UBS en 2008 ou des pays scandinaves en crise dans les années 1990. On re­marque que les banques centrales sont intervenues rapidement, qu’elles ont recapitalisé les banques et soulagé le secteur privé, ce qui, finalement, a permis au crédit de fonctionner à nouveau normalement. Or, on a empêché la mise en place d’un tel processus au sein de la zone euro depuis le printemps 2010. On a perdu deux ans à recapitaliser les banques et à remettre sur pied le système financier. – M. J.: Si les banques espagnoles et italiennes doivent toujours se refinancer depuis l’été auprès de la BCE pour 340 et 270 milliards d’euros, les banques françaises ont aussi un besoin croissant de liquidités. Alors qu’elles devaient emprunter 50 milliards au début de l’année 2012, elles en sont aujourd’hui à presque 100 milliards. Cela montre bien que les tensions sont toujours très présentes. – Pourtant, la Grèce n’a pas quitté la zone euro comme on pouvait le craindre et comme l’avait prédit Michel Juvet l’an dernier. Pourquoi? – M. J.: Parce qu’on a annulé sa dette en la transférant largement des créanciers privés au secteur public. Les créanciers privés ont abandonné 107 milliards d’euros. En contrepartie, la BCE a acheté 45 milliards de dettes alors que l’UE et le FMI ont prêté 130 milliards d’euros à Athènes. La Grèce bénéficie ainsi d’un moratoire sur les taux d’intérêt et sur les dates de remboursement. Du coup, la Grèce ne suffoque plus autant qu’il y a un an. Mais les problèmes ne sont pas réglés et dès 2016 ce pourrait être au tour du secteur public d’abandonner une partie des créances. – P. D.: Derrière cette mécanique se cache un choix politique. Celui de transférer les dettes sur les comptes publics plutôt que de prendre le risque de commencer à détricoter non pas la zone euro, mais l’UE elle-même. – B. Z.: C’est exactement ce qu’il faut faire pour traiter une crise d’endettement. Et c’est la logique que l’on aurait dû suivre dès le début. Attendre n’a fait que créer des dommages collatéraux et aggraver la situation. Le fait que la Grèce soit restée dans l’Union n’a rien à voir avec l’économie. C’est une volonté politique de maintenir la zone euro telle qu’elle est aujourd’hui. Et ce sera la même chose en 2013. Car c’est fondamental si l’on veut éviter un effet domino, éviter qu’après la Grèce ce ne soit au tour du Portugal ou de l’Irlande. – M. J.: On ne sait pas aujourd’hui si c’était une bonne chose ou non de garder la Grèce dans la zone euro. En revanche, ce qui est sûr, c’est que les politiques n’ont pas eu le courage de la laisser sortir. – N’y a-t-il pas eu également un calcul économique? La sortie de la Grèce aurait coûté très cher… – P. D.: Il y avait l’inconnue des conséquences indirectes. Les responsables sont conscients que l’Europe est dans une position très vulnérable et ils savent qu’un choc tel que celui-ci n’aurait pas laissé la construction européenne indemne. – M. J.: Ça se discute. On aurait très bien pu abandonner la Grèce et faire un cercle de feu autour des restants. Les 130 milliards que l’on a mis sur la table pour sauver la Grèce, peut-être pour rien au final, auraient ainsi pu servir à isoler le problème. – A quoi vous attendez-vous pour 2013? Pensez-vous que l’union bancaire va permettre à l’Europe d’avancer, de repartir sur une nouvelle dynamique? – B. Z.: L’évolution institutionnelle de l’Union est motivée par les nécessités du terrain, ce qui n’a rien à voir avec un plan quelconque. Il y aura toujours des frictions et des moments de nervosité. Je crois toutefois que l’union bancaire est aujourd’hui inévitable. Tout le monde a compris que l’UE était un marché financier commun et hautement intégré et, par conséquent, qu’il avait besoin d’une surveillance centralisée. – P. D.: Je pense que l’on a sauvé plus ou moins la zone euro. Par contre, on a transféré les tensions. Il faudra maintenant que l’Union sache être autre chose qu’une union à deux vitesses: zone euro et périphérie. Cela va se jouer par rapport aux autorités financières et à un certain nombre de projets institutionnels. Un autre point m’inquiète néanmoins: les tensions que l’on voit à l’intérieur même des Etats membres. Que ce soit la Catalogne en Espagne, la Lombardie en Italie ou l’Ecosse en Grande-Bretagne, les tensions s’accroissent. On n’en est pas encore au niveau de l’éclatement des pays mais pas si loin que ça non plus. C’est un grand danger pour l’Europe. Pas forcément pour 2013 mais davantage pour 2014 lorsque des élections auront lieu. Mais attention, ces régions doivent aussi comprendre que si elles quittent leur pays, elles risquent également de quitter la zone euro et l’UE. – M. J.: Ce qui m’inquiète, c’est que si l’intervention de la BCE a stabilisé les marchés, elle a également réduit l’aiguillon sur les politiques pour qu’ils s’attaquent à la réduction des déficits budgétaires. On avait le phénomène inverse avant. Il fallait à tout prix réduire les dépenses budgétaires pour ne pas se faire pénaliser par les marchés. Or, aujourd’hui les marchés ne pénalisant plus, on a perdu une certaine dynamique. – B. Z.: C’est là tout le paradoxe. On a acheté du temps et maintenant on risque de le perdre à nouveau. – M. J.: Ma deuxième crainte, c’est que l’on ait un changement de mentalité politique en Allemagne lors des élections qui se tiendront en fin d’année. Les populations ne se sentent plus européennes aujourd’hui, elles se sentent avant tout nationales. Selon le choix que feront les Allemands, on pourrait avoir des regains de tensions forts au sein de l’UE. – Les perspectives de croissance sont très mauvaises au sein de la zone euro… – B. Z.: Comme je l’ai dit, deux années ont été gaspillées, même plus, pour baisser le taux d’intérêt et décider d’agir en tant que prêteur de dernier recours. Du coup, les populations en ont ras le bol. Avec le temps perdu, les coûts de cette crise ont augmenté de façon drastique. – P. D.: On n’a pas encore dressé le vrai diagnostic de cette crise, à savoir celui de la crise sociale sous-jacente. Aujourd’hui, chaque Européen a besoin d’un coach à mi-temps de sa naissance à sa mort, un éducateur médico-social, une politique sociale, la prise en charge en fin de vie, etc. Ce modèle ne peut plus tenir. Si la société ne reprend pas à son compte une partie de ces charges qui pèsent sur les budgets des collectivités publiques, on ne va pas s’en sortir. – M. J.: La zone euro est confrontée à des problèmes de compétitivité importants. La compétitivité financière des Etats tout d’abord. La BCE a bien maîtrisé le niveau des intérêts que payaient certains Etats, mais il faut désormais s’attaquer à leurs budgets de fonctionnement – et pas forcément sociaux. Ensuite, il y a la compétitivité des entreprises européennes (coût du travail et coût de l’énergie) qui doit également être retrouvée. Or, la question du coût du travail risque de déstabiliser l’UE. Car, sachant qu’il est aujourd’hui beaucoup moins cher de produire en Espagne qu’en Allemagne ou en France, les capitaux devraient se déplacer vers l’Espagne. Comme les emplois. Ce qui va probablement créer un enjeu majeur pour l’intégration de la zone euro puisque les populations risquent de ne pas comprendre pourquoi ces entreprises se déplacent. Quant au coût de l’énergie, l’Europe accuse un retard de dix ans sur les Etats-Unis. Si les entreprises européennes payaient le gaz au même prix que leurs concurrentes américaines, la zone euro économiserait chaque année 1% de son produit intérieur brut. – P. D.: J’aimerais revenir sur le modèle économique et social. Il arrive à son terme. On essaie de le réparer alors qu’il faut penser à son remplacement. Nous avons vécu à crédit pendant vingt ans et maintenant nous vivons grâce à la liquidité fournie par les banques centrales. Nous sommes toujours sous perfusion, en Europe comme aux Etats-Unis. C’est le cas parce que, depuis trente ans, on transfère des activités sociales vers l’Etat. Avec l’individualisation, tout le monde consomme des services sociaux, on laisse faire l’Etat. La production «spontanée» de la cohésion sociale n’intéresse pas grand monde. Tant que cette production «spontanée» et gratuite ne redémarrera pas, on continuera à poser des emplâtres sur des jambes de bois. – B. Z.: Oui, et c’est un anachronisme. On parle beaucoup en Europe de la société du savoir, mais on n’en a pas tiré les conséquences. En réalité, l’Europe pense encore comme une société industrielle. – M. J.: Les pays de la périphérie semblent comprendre ce défi mieux que les autres parce qu’ils n’ont pas le choix. – P. D.: C’est vrai. En Espagne, on voit des familles retirer des parents des EMS parce qu’ils ont besoin de leurs rentes. Est-ce un mal social? Je n’en suis pas sûr.