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La face cachée du travail à temps partiel

La Suisse est vice-championne européenne de l’activité à taux réduit. Avantages et inconvénients d’un phénomène croissant

La face cachée du travail à temps partiel

Tendance La Suisse est vice-championne européenne de l’activité à taux réduit

Avantages et inconvénients d’un phénomène croissant

Le travail à temps partiel gagne du terrain en Suisse. Le dernier pointage de l’Office fédéral de la statistique (OFS), publié la semaine passée, indique que le nombre d’actifs à taux réduit a augmenté cette dernière décennie plus de trois fois plus vite que celui des salariés à temps plein (+ 24,5% contre + 7,1%). Conséquence: à l’échelle européenne, la Suisse figure au deuxième rang des pays où il y a le plus d’employés à moins de 90% (seuil à partir duquel, statistiquement, une personne est considérée comme occupée à temps complet), derrière les Pays-Bas.

La Suisse se hisse également à la deuxième place, après l’Islande, au palmarès européen des pays à la population participant le plus au marché du travail (83,3% des actifs). L’une des vertus sociales prêtées au temps partiel est celle d’accroître le taux général d’activité d’une nation. Cela paraît «important depuis la votation du 9 février», note Yves Flückiger, vice-recteur de l’Université de Genève et directeur de l’Observatoire universitaire de l’emploi.

Au-delà de ces apparences chiffrées, que révèle la réalité de terrain? Plusieurs écueils sont à signaler, même si au final la satisfaction professionnelle semble empiriquement l’emporter. Exemples d’avantages susceptibles de compenser les inconvénients d’un temps partiel (non subi): un meilleur équilibre entre travail et vie de famille, ou encore une perspective de sécurité et de santé en emploi accrue. L’idée qu’un taux d’activité réduit favorise la productivité et diminue l’absentéisme «demeure controversée», prévient cependant Yves Flückiger.

Côté limitations, cette forme d’organisation du travail entraîne des défis d’ordre financier, comme l’augmentation des coûts fixes pour l’employeur (équipements et places de travail doublés pour un seul poste) ou les difficultés d’organisation du travail (alternance des présences, vacances, etc.).

Ne pas travailler à 100% peut «réduire les probabilités d’être promu», selon Anne de Chambrier et Irenka Krone-Germann, responsables de programme au Secrétariat d’Etat à l’Economie (Seco). Dans une analyse parue en 2011, dont les données économétriques ont été puisées dans la thèse de Krone-Germann*, les deux femmes démontrent que les travailleurs à temps partiel sont souvent surqualifiés pour leur poste et donc confinés à des tâches moins valorisantes. Conséquence: ils accèdent rarement à des postes à responsabilités et ont tendance à recevoir un salaire moindre, pour des raisons inexpliquées. «Cela semble même davantage valable pour les hommes, car ces derniers restent minoritaires dans leurs branches où l’élasticité horaire/revenu est souvent importante», relève Irenka Krone-Germann.

Le temps partiel est censé correspondre à une période de vie. Toutefois, selon les relevés (2010) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le retour à un temps plein comporte des obstacles. «Des systèmes de prélèvement et de prestations diminuent, parfois considérablement, le gain monétaire associé à la reprise d’un plein-temps, notamment pour les travailleurs à temps partiel très court», stipule l’étude de l’OCDE. D’après David Pittet, directeur du groupe éponyme spécialisé dans l’actuariat, le phénomène serait lié à la suppression des compléments de salaire versés par l’aide sociale.

La précarité, en termes d’assurances sociales, suite à de longues carrières à temps réduit, ne doit pas être négligée, selon Yves Flückiger. «Les salaires de coordination inférieurs à 24 570 francs par an ne sont pas soumis au deuxième pilier», précise ce dernier. Une personne qui cumulerait deux emplois à mi-temps peut choisir d’être affiliée auprès de l’un de ses patrons. «Mais beaucoup y renoncent de peur d’accroître leur coût brut auprès de leur employeur «principal», signale-t-il encore.

Le problème pour l’assurance accident est similaire. «Les personnes travaillant moins de huit heures hebdomadaires [taux d’occupation inférieur à 20%, ndlr] n’y ont pas droit», résume David Pittet.

Sur la liste des autres inconvénients au temps partiel, certains sont de nature plus affective, comme le sentiment diffus d’injustice entre collègues. «Les travailleurs à temps réduit sont plus souvent victimes d’heures supplémentaires non payées», observe Félicia, cadre intermédiaire dans une agence de placement. La jeune mère est active à 60%. «J’ai déjà subi des pressions morales, témoigne-t-elle. Cela se traduit par des petites remarques sur mes absences, voire par de la rétention d’informations lorsque je réintègre l’équipe.»

Dans le détail, les chiffres de l’OFS font état d’une progression du temps partiel sur dix ans plus marquée chez les hommes (+ 43,7%) que chez les femmes (+ 19,9%). Alors que, de manière générale, les faibles taux d’occupation (en dessous de 50%) ont moins progressé (+ 7%) que les taux supérieurs au mi-temps (+ 41,5%). Aujourd’hui, plus de 60% des femmes travaillent à temps partiel, dont plus d’un quart à des taux inférieurs à 50%. Contre un peu plus de 15% chez les hommes, qui, eux, sont à plus de deux tiers au-dessus du mi-temps.

A noter que le projet «Teilzeitmann Schweiz», porté par Männer.ch, l’association faîtière des organisations militant pour le temps partiel chez les garçons, s’apprête à lancer une campagne romande d’envergure. Objectif, à terme: atteindre le quorum de 20% d’actifs masculins à temps partiel d’ici à 2020 (+ 25 000 adeptes par an). * «Part-Time Employment in Switzerland», Ed. Peter Lang, 2011

«J’ai subi des pressions morales, comme des remarques

sur mes absences ou de la rétention d’informations»

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