Analyse

Le progrès dépend de la liberté d’expression

La liberté d’expression est constitutive de la civilisation occidentale. Ce droit fondamental est l’objet d’un ouvrage récent de la Fondation Friedrich Naumann, «La liberté d’expression et les religions»

Analyse

Le progrès dépend de la liberté d’expression

La liberté d’expression est constitutive de la civilisation occidentale. C’est un droit fondamental. Sa valeur est aussi économique. Le progrès est impossible sans concurrence des idées et sans remise en cause des acquis, qu’ils soient scientifiques, économiques ou autres.

L’histoire de la liberté d’expression est l’objet d’un ouvrage récent de la Fondation Friedrich Naumann «La liberté d’expression et les religions»* qui permet de revenir sur ce droit que l’on croyait définitivement acquis.

La libérale Karen Horn, qui enseigne l’histoire des idées à Berlin, cite la communiste Rosa Luxemburg: «La liberté, c’est toujours la liberté de penser autrement.» George Orwell prolonge cette idée: la liberté consiste «à dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre».

On distingue deux formes d’opposition à la liberté d’expression, écrit Karen Horn dans l’ouvrage cité plus haut. Il s’agit de la censure de l’Etat et de celle de la société. La deuxième est plus compliquée à définir et à combattre car elle s’exprime par l’autocensure, les tabous et le politiquement correct. Le rôle de l’Etat devrait consister à garantir activement la liberté d’expression, mais vis-à-vis de la société il ne peut qu’espérer la tolérance entre les membres, selon l’auteur. La liberté d’expression est la conséquence de la liberté de conscience. «Seul celui qui est libre de penser peut se faire une opinion, a un intérêt à s’informer et à s’exprimer», écrit Karen Horn.

Le chemin vers la liberté d’expression a été long et laborieux. A l’époque de la Grèce «démocratique», accusé de corrompre la jeunesse et de négation des dieux ancestraux, Socrate dut boire la ciguë. C’est avec le droit romain et le christianisme que l’individu se fit progressivement une place. Les premiers libéraux jouèrent un rôle considérable. D’une part à travers le courant dit «subjectif» et la reconnaissance des droits naturels de l’individu. D’autre part au sein du courant objectif, lequel insiste sur les effets de la liberté d’expression.

John Locke est l’une des figures clés de ce combat. En 1689, il exige l’établissement de la liberté d’expression, de croyance et la tolérance religieuse. Le philosophe demande que l’Etat traite de façon égale toutes les religions. Il introduit également un lien entre le droit de propriété et la liberté d’expression. Si l’homme appartient à lui-même, il en va de même de ses pensées et de ses opinions, explique-t-il.

John Stuart Mill, en 1859, lie la liberté d’expression et la maximisation du bien-être spirituel. Celui dont tous les autres dépendent. Le libéral allemand Wilhelm von Humboldt place également l’épanouissement personnel au rang de valeur supérieure. Le Britannique se caractérise toutefois par l’exigence de liberté d’expression «absolue», sans limites.

Seul l’échange d’idées permet d’apporter de nouvelles connaissances et de progresser, rappelle Karen Horn. Car l’homme est faillible, ainsi que l’affirme Stuart Mill lorsqu’il écrit qu’«aucun être humain ne peut être sûr d’avoir raison». Le philosophe Karl Popper exigera pour sa part, en 1934, que chaque thèse scientifique soit ainsi formulée de façon à être réfutable. Le Prix Nobel d’économie Friedrich Hayek introduira le concept d’«arrogance du savoir». C’est à travers la concurrence des idées que le monde progresse. Une divergence d’opinions est donc salutaire. Nous ne disposons que d’un savoir modeste réparti sur de nombreux individus. Son approche est assez utilitaire, dans le sens où il y va du progrès économique. La liberté se transforme en principal moteur du progrès et de l’innovation. Les économies centralisées sont en effet moins innovantes. Et il en va de même du monde musulman.

En France, la liberté d’expression a longtemps été limitée par les catholiques, rappelle le professeur d’histoire des idées Yves Bizeul. Qu’il suffise d’évoquer le combat de Voltaire contre «l’infâme». La séparation entre l’Eglise et l’Etat, qui cherche à empêcher la tutelle de l’Eglise catholique, date de 1905. Aux Etats-Unis, l’objectif est différent. Il s’agit de protéger les religions de la tutelle de l’Etat.

La laïcité a-t-elle remplacé le catholicisme comme instance de contrôle de la pensée? demande Bizeul. Elle s’impose comme une «religion politique» qui, en France, viserait à «combattre l’intolérance au nom de la tolérance», explique l’académicien. Cet objectif conduit immanquablement à limiter la liberté d’expression. Or la laïcité ne sera jamais un instrument capable d’empêcher la progression de l’islam politique et d’encourager l’esprit de tolérance. La liberté d’expression suppose l’existence d’un droit de critique des religions. Bizeul défend le blasphème au sein des démocraties modernes. Celui-ci est pourtant interdit en Allemagne, alors qu’il est autorisé en France où, par contre, l’injure aux sentiments religieux est interdite ainsi que la diffamation de personnes et groupes religieux.

Une limite existe entre l’expression d’une opinion divergente et l’appel à la haine, entre la concurrence des idées et le fanatisme. Les appels à la haine ne s’intègrent nullement aux batailles d’arguments chères à la civilisation occidentale. Mais les libéraux eux-mêmes débattent largement de l’établissement de limites au débat. Certains demandent d’exclure l’exposition d’arguments religieux dans l’espace public et de séparer les espaces privé et public. La liberté d’expression ne donne pas le droit d’offenser les autres. Par définition (F. Hayek), la liberté est l’absence de contrainte d’une personne sur une autre. Au sens libéral, la liberté d’expression ne peut donc pas être absolue.

Les sociétés libres et pluralistes s’accompagnent de rapports sociaux plus faibles entre leurs membres que les sociétés homogènes, affirme Sven Speer, fondateur du Forum Offene Religionspolitik (FOR). Les conflits d’idées sont sains, mais ils doivent être réglés par l’argumentation plutôt que par la violence ou l’intervention de l’Etat.

* Meinungsfreiheit und Religion, Gérard Böken­kamp, Friedrich Naumann Stiftung, 228 pages, 2013.

George Orwell prolonge cette idée: la liberté consiste «à dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre»

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