tendance

Taux d’intérêt négatifs: la peur d’une ruée sur le cash

Certains clients n’hésitent pas à retirer de l’argent liquide pour ne pas être taxés. La BNS met en garde: une telle pratique nuit à sa politique et donc à l’économie suisse

Taux négatifs: la peur d’une ruée sur le cash

Tendance Certains n’hésitent pas à retirer de l’argent liquide pour ne pas être taxés

La BNS met en garde: une telle pratique nuit à sa politique et donc à l’économie suisse

«Les tentatives visant à contourner le taux d’intérêt négatif, au moyen de dérogations ou de retraits de numéraire, ne servent pas l’intérêt général de la Suisse dans le contexte actuel, car elles vont à l’encontre des intentions de la politique monétaire.» La mise en garde vient du président de la Banque nationale suisse (BNS) lui-même. Jeudi, lors d’une conférence de presse convoquée à Zurich pour expliquer la politique monétaire de l’institution, Thomas Jordan n’y est pas allé par quatre chemins: retirer du cash pour se mettre à l’abri des taux d’intérêt négatifs ne sert à rien. Pire, cela mettrait en danger l’économie suisse.

En soi, cet avertissement n’arrive pas sans raison. Depuis que des taux d’intérêt négatifs de 0,75% ont été mis en place par la BNS au mois de janvier, tous cherchent des moyens d’y échapper. Qu’il s’agisse des banques ou de leurs clients, privés comme institutionnels, sur lesquels le fardeau a été reporté. Si des produits financiers ont été mis en place par les banques pour permettre à leurs clients de ne pas être taxés sur l’argent qu’ils placent chez elles, certains clients préfèrent tout simplement retirer du cash pour le placer dans des coffres-forts.

Des rumeurs font même état de billets de 1000 francs qui pourraient venir à manquer. Jeudi, Thomas Jordan est resté vague quant à l’évolution des volumes d’argent liquide en circulation. Et les statistiques de la BNS ne couvraient, vendredi, que la période allant jusqu’à la fin 2014. «La quantité demandée a augmenté au fil du temps», a tout au plus reconnu le président de la Banque nationale. Quant à l’éventualité de prélever des taxes sur les retraits d’argent liquide, il a précisé que cela n’était pas à l’ordre du jour. Tout en avertissant que garder du numéraire engendre des coûts (transport, stockage, assurances, etc.) et comporte des risques.

Pourtant, la BNS aurait, selon un banquier genevois bien renseigné, tout simplement refusé récemment à plusieurs établissements de retirer d’importantes sommes d’argent de ses coffres. «Soit il n’y a plus assez de billets en stock, ce que je ne crois pas un instant, soit la BNS veut empêcher une pratique qui irait à l’encontre de sa politique de taux d’intérêt négatifs», explique le banquier. Contactée à ce sujet vendredi, la BNS affirme toutefois n’avoir pas refusé le retrait d’argent en cash. Elle souligne néanmoins, par la voix de son responsable de la communication, avoir «dans quelques cas conseillé aux banques de traiter la demande pour des sommes extraordinaires de cash par des clients d’une manière restrictive». Sans plus de précisions si ce n’est que les taux négatifs visent à freiner l’appréciation du franc et sont donc «dans l’intérêt de la BNS, de la Suisse et de son secteur bancaire».

Les caisses de pension sont, ­elles aussi, parmi les premières concernées par les taux d’intérêt négatifs. Au même titre que les banques. Légalement tenues d’avoir à disposition des liquidités suffisantes pour payer les prestations de leurs assurés, elles n’ont pas hésité à monter au front suite à leur instauration. Dans une lettre adressée à la BNS, l’Association suisse des institutions de prévoyance (ASIP) a même demandé que leur soit offerte la possibilité d’ouvrir des comptes à 0% d’intérêt auprès de l’institution monétaire. Sans succès. La BNS n’avait pas voulu faire d’exceptions.

Contacté vendredi, Yves-Marie Hostettler, responsable romand de l’ASIP, rappelle que les caisses de pension, soit 800 milliards de francs en Suisse aujourd’hui, dont une partie importante est investie en monnaies étrangères, devraient également bénéficier à terme de la politique monétaire de la BNS qui vise à affaiblir le franc. Il explique toutefois avoir pris connaissance du fait que certaines institutions de prévoyance étudieraient la possibilité de retirer une partie de leurs liquidités pour les placer dans des coffres-forts. «Mais il leur faut faire une analyse approfondie de la situation, prévient-il. Bien prendre en compte les risques et les coûts d’une telle opération.» Il rappelle ainsi qu’organiser un transfert d’argent liquide requiert la mise en place d’une structure organisationnelle importante. «Tout cela a un coût qui peut être bien plus élevé que de payer des intérêts négatifs de 0,75%», fait-il remarquer.

Enfin, il souligne que «toutes les caisses de pension ne sont pas touchées de la même façon par les taux d’intérêt négatifs. Certaines ont peu de liquidités, d’autres beaucoup.» Selon lui, les caisses qui ont un cash-flow négatif, qui dépensent plus qu’elles n’encaissent d’argent, n’ont pas de réel intérêt à sortir du cash de la banque. «Il est bien plus pratique pour elles de faire leurs opérations, transferts et autres paiements de prestation, via la banque.» A l’inverse, celles qui ont un surplus de liquidités pourraient réfléchir à sortir une partie pour le détenir en cash. Surtout si les taux négatifs sont encore abaissés à l’avenir, ce qui n’est pas impossible étant donné la force du franc actuelle.

Reste que l’intérêt des investisseurs – institutionnels surtout – mais aussi privés pour retirer des montants importants de liquidités existe bel et bien. Face aux nombreuses demandes de clients à ce sujet, le comparateur en ligne Moneyland.ch a publié début mars une étude au sujet des coûts appliqués pour louer des coffres. Les tarifs par litre varient entre 6 et 35 francs par an, a calculé en moyenne le site. Un montant de 1 million de francs – constitué de billets de 1000 francs – ne nécessite que 0,133 litre d’espace. Partant de cette estimation, un montant de 10 millions de francs peut être conservé dans un coffre moyennant quelques dizaines de francs. Voilà pour la théorie. En réalité, le propriétaire devra aussi tenir compte des frais d’assurance supplémentaires et être attentif aux risques liés au transport d’argent.

«Organiser un transfert de cash a un coût qui peut être bien plus élevé que de payer des intérêts négatifs»

Publicité