Mondialisation

«La récurrence des crises dit le déséquilibre du capitalisme»

Pour l’économiste français Philippe Askenazy, auteur de «Tous rentiers!», la crise boursière actuelle ne peut pas être dissociée de la stagnation économique et de la déflation

«Tous rentiers!»: le dernier livre de l’économiste Philippe Askenazy (Ed. Odile Jacob) est un signal d’alarme sur les failles de l’économie réelle révélées, selon lui, par les convulsions récurrentes des marchés financiers, et que le déferlement massif de liquidités ne parvient plus à masquer. Un contrepoint à la charge de Patrick Artus, dans son livre «La folie des banques centrales» (Ed. Fayard)

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– Le Temps: Vous plaidez pour une autre répartition des richesses. Est-ce le moment de poser cette question, alors qu’une nouvelle crise boursière peut de nouveau tout balayer?

– Philippe Askenazy: Au contraire! La récurrence des crises spéculatives et la réapparition de fortes tensions sur les marchés prouvent que l’économie mondiale reste grandement fragilisée par des facteurs structurels. Comment dissocier l’actuelle tempête qui souffle sur les marchés boursiers de la stagnation économique dans les pays avancés et les grands émergents, et de la déflation latente qui obscurcit l’horizon? Les principaux acteurs économiques ne voient plus de relais de croissance dans la zone euro, au Japon, et même aux Etats-Unis. Et l’ingénierie monétaire ne fait plus illusion! La situation européenne prouve non seulement qu’on ne sait plus sortir de l’injection massive de liquidités, mais que celle-ci a engendré une incertitude supplémentaire. On est entré dans un système de turbulences permanentes.

– Comment, dès lors, rassurer et stabiliser les marchés?

– Je ne tire à boulets rouges sur les banquiers centraux. Il fallait agir, mais la situation à laquelle nous sommes aujourd’hui parvenus est un peu celle du conducteur qui appuie à la fois sur l’accélérateur et sur le frein. Le «quantitative easing», c’est l’accélérateur. La dégradation du niveau des salaires, conséquence des réformes au nom des ajustements macroéconomiques pour accroître la compétitivité, c’est le frein. Résultat: la spirale déflationniste s’intensifie et l’économie des grands pays développés fonce dans le mur. Mon argument est que le capitalisme a perdu son équilibre, en favorisant l’effondrement des salaires et l’affaissement du travail. Je note qu’en Suisse, la votation sur le salaire minimum, rejeté en mai 2014, a poussé les acteurs à conclure des accords à la hausse. On ne sortira de cette tourmente financière qu’en revalorisant le travail, et en libérant l’innovation.

– Libérer l’innovation? C’est-à-dire?

C’est essentiel pour redonner une perspective, pour rouvrir l’horizon. Or aujourd’hui, l’innovation est bridée par la mainmise des géants numériques sur la propriété intellectuelle. Ils incubent et étouffent en même temps. Il y aurait bien plus de start-ups dans le monde si les bases de données n’étaient pas contrôlées par quelques-uns. La finance reflète les maux réels.

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