Lecture

Les pompiers et les pyromanes de la crise financière de 2008

L’ancien journaliste du Monde Marc Roche décrypte la crise des subprimes à travers une galerie de portraits souvent savoureux

En 44 scènes et 299 pages, Marc Roche dépeint suffisamment de complots, de destins tragiques et d’ahurissantes compromissions pour remplir plusieurs tragédies shakespeariennes. L’ancien correspondant financier du quotidien Le Monde décrit les mécanismes à l’œuvre derrière la crise de 2008, qui continue à largement conditionner la planète financière.

Dans un style précis et généreux en anecdotes, le journaliste belge montre comment l’étincelle des subprimes a déclenché un cataclysme financier alimenté par «l’aveuglement, l’arrogance et la cupidité d’une poignée de dirigeants».

L’histoire secrète d’un krach qui dure* montre la fragilité du système financier (autant aujourd’hui que lorsque les premières fissures se firent jour en 2007) et, surtout, la fragilité humaine. Elle transpire, sous la plume de l’auteur des Banksters et coréalisateur du film Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde, dans les portraits de ceux qui ont allumé ou tenté d’éteindre l’incendie.

Dick le gorille et Super Jean-Claude

Dans la première catégorie figure en particulier Dick Fuld, l’ancien patron de Lehman Brothers. «Une mâchoire à broyer des canettes de bière», pour qui «il est aussi difficile de résister à un coup qu’à un requin de se détourner de l’odeur du sang» et qui «mange parfois avec les doigts».

«Le Gorille» – le surnom de Fuld à Wall Street – finit même par lasser ses concurrents et néanmoins amis de Wall Street, qui refuseront de secourir Lehman et en feront l’emblème des excès passés.

Parmi les pompiers de la crise, l’ancien président de la Banque centrale européenne «Super Jean-Claude» Trichet, occupe une place centrale. Le livre affiche d’ailleurs une tonalité franco-française assez marquée, tant au niveau des nombreux personnages de dirigeants bancaires que de leur responsabilité, présentée comme considérable dans la crise mondiale.

Ce qu’ils sont devenus

Naviguant entre les coups d’éclats, revers de fortune et décisions souvent mal inspirées de ses protagonistes, Marc Roche s’appuie sur son intime connaissance de la City londonienne et de Wall Street, qu’il a commencé à couvrir en 1979.

Le journaliste, pourfendeur régulier des banques suisses jusqu’à l’abandon du secret bancaire, finit son récit sur un chapitre intitulé «Ce qu’ils sont devenus». Les rares «visionnaires» (Sarkozy, Trichet, l’ex-ministre britannique des Finances Alistair Darling) y côtoient les survivants (Christine Lagarde, DSK) ou les miraculés («l’ineffable» Jérôme Kerviel).

Bis repetita à l’horizon

Et maintenant? Marc Roche prévoit un bis repetita: «dix ans après, une nouvelle crise est hautement probable». Bien sûr, la régulation bancaire internationale a été nettement renforcée depuis 2008, les banques centrales ont été «exemplaires» en sauvant le système financier grâce à l’injection massive de liquidités et «une certaine moralisation» s’est même répandue dans la culture des établissements bancaires.

Mais «trois redoutables armes financières de destruction massive» constituent toujours une épée de Damoclès. Les banques centrales – encore elles – qui devront assurer un atterrissage en douceur lorsque leur politique d’assouplissement quantitatif ne sera plus nécessaire, les «lacunes» de la réglementation du secteur bancaire (sur les produits dérivés notamment) et «la bombe à retardement informatique» (les algorithmes ont pris le pouvoir sur les marchés et ne voudront pas le rendre). Trois éléments qui pourraient bien faire «bégayer» l’histoire à nouveau.


Marc Roche, «Histoire secrète d’un krach qui dure», Albin Michel, 299 pages.

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