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Richard Baldwin: «Inévitablement, la mondialisation va s’accélérer»

Richard Baldwin, professeur d’économie à Genève, vient de signer un «best-seller». Il affirme que les échanges internationaux vont augmenter grâce à la technologie. Ce livre arrive au moment où le nationalisme économique gagne du terrain

Toutes les grandes publications économiques, du «Financial Times» au «The Economist», en parlent. Sorti de presse le mois dernier «The Great Convergence: Information Technology and the New Globalisation» se classe parmi les meilleurs livres d’économie de 2017. Son auteur, Richard Baldwin, professeur à l’Institut des hautes études internationales et de développement à Genève, explique.

Le Temps: Comment expliquez-vous le succès de votre livre?

Richard Baldwin: Il y a une prise de conscience par rapport aux conséquences de la mondialisation. La victoire du Brexit au Royaume-Uni, puis de Donald Trump à l’élection présidentielle aux Etats-Unis a sonné comme un réveil au fait que des millions des personnes ne s’y retrouvent pas. La mondialisation a certes fait des millions d’heureux, mais il y a aussi ceux chez qui elle génère la colère, la frustration et une anxiété sans précédent et provoque une réaction politique irrationnelle. Le livre n’analyse toutefois pas ce phénomène en détails, mais invite les décideurs à se préparer à l’avènement de la mondialisation de la troisième vague.

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– De quoi s’agit-il au juste?

– La première vague est une vieille histoire d’échange de marchandises. Ensuite, à partir des années 1990, nous avons vu la mobilité des facteurs de production à travers les frontières. Désormais, je parle de la Nouvelle mondialisation où les technologies facilitent non seulement le commerce, mais aussi la production. Par exemple, la téléprésence, grâce à un Skype de haute qualité, peut changer notre façon de produire des marchandises et des services.

– Comment?

– Un médecin en Inde peut effectuer une opération à distance chez un patient se trouvant dans un hôpital américain. Cela se fait déjà mais il peut désormais atteindre un très haut niveau de perfection. On peut aussi imaginer une chambre d’hôtel à Genève où l’entretien est assuré par un télérobot commandé par un spécialiste en Ouganda. Il ne coûtera pas plus de 10 francs par jour. Cette somme n’est presque rien en Suisse, mais elle a de quoi changer fondamentalement son niveau de vie.

– C’est un changement profond…

– C’est une rupture fondamentale. Jusqu’à présent, nous avons parlé des ressortissants de pays pauvres qui migrent dans les pays riches et effectuent des travaux à peu de valeur ajoutée. C’est inverse avec la nouvelle mondialisation. Des personnes hautement qualifiées dans les pays pauvres rempliront des fonctions essentielles à distance.

– Comprenez-vous qu’il y ait tant d’opposants à la mondialisation?

– Ils se trouvent dans les pays riches. Dans les pays émergents, les populations en profitent et voient leur niveau de vie augmenter d’année en année. Cela dit, il y a de larges pans des populations dans les pays industrialisés qui jouissent pleinement des avantages de la mondialisation.

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– Que répondez-vous aux forces qui combattent la mondialisation?

– Le chemin devant nous est peut-être cahoteux, mais un retour en arrière est exclu. Durant les vingt dernières années, la mondialisation est fondée sur la connaissance; inévitablement, elle va s’accélérer maintenant grâce aux nouvelles technologies de l’information.

– Et si le nouveau président américain introduisait des droits de douane de 40% sur les importations en provenance de la Chine, comme il l’a promis lors de sa campagne électorale…

– Il n’osera pas. Une telle mesure frapperait la compétitivité des Etats-Unis et réduirait sa propre capacité d’exporter. Les Américains sont des grands exportateurs, mais pour cela, ils doivent importer beaucoup. Par exemple, les Etats-Unis exportent des voitures à des prix concurrentiels parce qu’ils s’approvisionnent en pièces détachées à bas prix en Chine et en Inde. C’est ainsi que fonctionne la chaîne d’approvisionnement globalisée. En imposant des droits de douane élevés, Donald Trump peut provoquer le retour d’un certain nombre d’entreprises qui avaient délocalisé pour réduire les coûts salariaux. Mais celles-ci ne fourniront pas d’emplois à ses partisans; la production sera assurée par des robots.

– Les entreprises et les travailleurs sont ainsi appelés à s’adapter en permanence…

– Ce n’est pas un grand problème. L’Europe et les Etats-Unis ont dû s’adapter à l’arrivée du Japon sur le marché mondial dans les années 1960. De la même façon, l’Allemagne a réussi son intégration au sein de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. C’est une erreur de penser que l’émergence des pays en développement représente une menace pour les pays riches. Les exportations chinoises concurrencent certes les produits européens et américains, mais la Chine importe des matières premières d’Afrique et d’Amérique du Sud. Ces derniers, à leur tour, deviennent des importateurs.

– Vous mettez beaucoup d’emphase sur la production. Est-ce que vous marginalisez le rôle du commerce?

– Au XXe siècle, la mondialisation concernait effectivement le commerce. Un pays voulait percer sur le marché international. Les nations commerçantes ont négocié durement au sein de l’Organisation mondiale du commerce pour faire enlever les droits de douane.

– Voulez-vous dire que l’Organisation mondiale du commerce est obsolète et que les négociations du Cycle du Doha ne sont plus pertinentes?

– Le Cycle de Doha a été conçu en 2001, sans prendre en compte les aspirations de la Chine qui a rejoint l’OMC en cette année. Il n’est ainsi pas à l’agenda de Pékin. Ce dernier n’a aucun intérêt à conclure les négociations. Par ailleurs, tous les pays ont déjà baissé les tarifs douaniers, ce qui rend l’OMC un peu dépassée. Elle a entre cinq et dix ans pour s’adapter à la nouvelle donne et s’engager dans le XXIe siècle. Autrement, les règles seront écrites ailleurs.

– Dans les accords bilatéraux ou régionaux de libre-échange? Mais les projets du Partenariat transPacifique (TPP) et celui du Partenariat transatlantique de libre-échange (TTIP) ne sont-ils pas morts?

– Oui, sans doute. Mais des éléments qui ont été négociés par les Etats seront mis en œuvre. Les Etats ont besoin des règles internationales.

– Des règles aussi pour protéger les travailleurs et pour réduire les inégalités?

– C’est fou de penser que l’Etat puisse protéger les emplois, à moins qu’il s’agisse des fonctionnaires ou des employés de musées. L’Etat n’a pas à rester les bras croisés face aux défis de la mondialisation. Il doit faciliter la formation, la mobilité et mettre en place des politiques sociales adéquates.

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