Finance Comportementale

La psychologie liée à la disparition du cash

Les technologies sont prêtes. Qu’en est-il de notre rapport à l’argent?

L’argent en espèces perd du terrain face au numérique. Le développement fulgurant des nouvelles technologies de paiement sans contact par carte de crédit et par téléphone mobile en témoigne. Cette tendance de fond est, en outre, accentuée par la volonté des gouvernements de mieux contrôler les flux financiers et de lutter contre le blanchiment et la fraude fiscale.

Les débats se sont multipliés en 2016. En mai dernier, la BCE a dévoilé son intention d’arrêter de manière permanente la production de billets de 500 euros. Aux Etats-Unis, le possible retrait à terme du billet de 100 dollars continue de faire couler beaucoup d’encre. Et plusieurs spécialistes prédisent déjà que la Suède – qui est le premier pays à avoir imprimé des billets (en 1661) – sera le premier à faire le pas vers une société sans cash.

Cerveau et argent

Mais un tel changement, pour qu’il soit prospère, doit se faire en accord avec la psychologie humaine. Car si l’argent ne fait pas nécessairement le bonheur, il contribue au bien-être dans les sociétés capitalistes. Les échanges économiques, et les interactions sociales qui y sont associés nous permettent de comprendre son importance et son utilité. Une fois l’apprentissage acquis, notre cerveau traite alors l’argent comme un besoin physiologique tel que la nourriture, voire comme un élément inné et essentiel à notre survie.

Récemment, des chercheurs au CNRS et à l’Institut Jean-Nicod ont pu mesurer la capacité de notre cerveau à traiter la valeur de l’argent. En comparant les devises en circulation avec d’autres qui ont perdu leur valeur monétaire (comme le franc français), ils démontrent que le cerveau humain répond différemment aux deux catégories.

Même si vous n’êtes pas familiarisé avec la monnaie en question, le dollar australien par exemple, le fait de savoir qu’elle est en circulation stimulera des centres neuronaux liés à la perception de la valeur. A contrario, les devises comme le franc français seront perçues comme du simple papier. Plus surprenant encore, cette activation automatique se fait à une vitesse d’environ un dixième de seconde.

L’aversion aux pertes

Ce rapport intime avec l’argent provoque, en outre, une certaine nervosité quant à sa perte. De nombreuses études ont démontré que cette aversion aux pertes est ressentie près de deux fois plus forte que l’appât du gain. C’est-à-dire qu’on préfère éviter de perdre 100 francs que de gagner 180 francs. On revient ici à l’instinct de survie. L’achat d’un produit suppose donc un équilibre entre la peine de payer pour celui-ci et le plaisir de l’acquérir.

Dans les transactions en espèces, la peine ressentie au moment de payer est immédiate et viscérale. L’argent quitte littéralement nos mains. Parce que l’échange d’argent pour un produit est simultané, le plaisir que motive l’achat doit être suffisamment élevé pour contrer la souffrance associée à la dépense.

Ce rapport avec l’argent s’avère plus abstrait avec les paiements électroniques. Il y a un certain décalage entre les émotions négatives et le plaisir. Parce que l’argent reste caché à nos yeux, notre cerveau ne saisit pas suffisamment le rapport entre la perte et le gain. Le plaisir immédiat l’emporte alors sur notre décision. Drazen Prelec, professeur au MIT, explique que notre volonté à payer pour un produit avec un moyen électronique peut être deux fois supérieure à celle de payer en espèces.

Limiter les conséquences négatives

Les nouvelles technologies génèrent donc un obstacle qui nous empêche de saisir la vraie valeur monétaire de nos échanges commerciaux. A plus grande échelle, ce mode transactionnel peut encourager les dépenses imprudentes et favoriser l’achat compulsif. Selon l’Office fédéral de la statistique, 9% de la population suisse possédait en 2013 un découvert bancaire ou un impayé sur carte de crédit. Un chiffre qui va en augmentation, principalement parmi les jeunes.

Si les sociétés modernes se dirigent vers une disparition de l’argent liquide, il est donc primordial que ce changement prenne compte de la psychologie humaine, afin d’en limiter les conséquences négatives. A commencer par l’endettement de la population.


Cette chronique mensuelle traite de l’actualité sous l’angle de la finance comportementale.

* Consultant en finance comportementale, ** Fondateur de Swiss Invest Lab SA

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