Technologie

Au Royaume-Uni, les travailleurs des start-up se révoltent contre leurs conditions de travail

Uber, Deliveroo, société de coursiers… Les conditions de travail dans les entreprises de la nouvelle économie provoquent une contre-offensive

En octobre 2016, Billy Shannon a posé candidature pour être livreur à Deliveroo, un service de livraison à domicile de plats de restaurant. «C’était un dimanche soir, à 19h00 passées, mais dix minutes plus tard, je recevais un appel pour me demander de venir passer les tests.» Agé de 18 ans, le jeune homme, qui vient de passer son bac et veut prendre du temps avant d’aller à l’université, était ravi de décrocher un emploi aussi rapidement.

Aujourd’hui, il comprend pourquoi l’embauche était si facile: hors des horaires de pointe, il gagne régulièrement moins que le minimum légal. «J’ai récemment fait deux journées de suite de six heures, où j’ai gagné 3,75 livres (4,70 francs) par heure en moyenne», explique-t-il, montrant sa facture. Moitié moins que le salaire minimum horaire de 7,20 livres et très loin des 16 livres que fait miroiter Deliveroo dans sa publicité de recrutement.

Employés ou autoentrepreneurs

Billy Shannon s’apprête désormais à aller témoigner devant le Comité central d’arbitrage, un organisme britannique chargé de faire respecter le droit du travail. Objectif: forcer Deliveroo à reconnaître un syndicat, afin d’entamer des négociations salariales. Mais la start-up refuse. Selon elle, les livreurs ne sont pas des employés, mais des autoentrepreneurs à leur compte, qui ne peuvent donc pas bénéficier de représentation syndicale.

Deliveroo, créé à Londres en 2013, et aujourd’hui présent dans une douzaine de pays, est au cœur d’une révolte contre les conditions de travail dans la «gig economy» au Royaume-Uni. Cette expression, mal traduite en français sous le nom d’économie du partage, désigne les entreprises qui n’ont souvent presque aucun actif, fonctionnent grâce à une application sur téléphone portable et rémunèrent leurs travailleurs à la prestation. Uber et son service de taxis est sans doute la plus connue d’entre elles.

Uber perd un procès clé

Depuis quelques mois, l’offensive contre ces start-up est lancée. En août 2016, les livreurs de Deliveroo ont mené une grève d’une semaine en protestation contre leurs conditions salariales. Le syndicat Independent Workers Union of Great Britain (IWGB) les représentait, mais face au refus de l’entreprise de le reconnaître, il a porté l’affaire devant le Comité central d’arbitrage, qui doit trancher dans les prochains mois.

Lire aussi:  En Suisse, Uber est un employeur comme un autre

En octobre, Uber a perdu un procès clé, le forçant à traiter ses 30 000 chauffeurs londoniens comme des employés. «La notion qu’Uber à Londres est une mosaïque de 30 000 petites entreprises […] nous semble assez ridicule», écrivait le juge dans ses arrêtés. L’entreprise a fait appel. Dernière affaire en date, un tribunal a condamné vendredi la société de coursiers City Sprint à considérer l’une de ses cyclistes, Maggie Dewhurst, comme une employée, et non comme une autoentrepreneuse. «Toute la journée, on nous dit quoi faire, quand le faire et comment. Nous sommes sous le contrôle (de l’entreprise)», témoigne-t-elle.

Près de 5 millions de personnes

Ces batailles juridiques symbolisent la prise de conscience des abus de la «gig economy». «Il y a deux ans, le discours politique se concentrait uniquement sur la façon de faire grandir les start-up et l’auto-entreprenariat était toujours considéré comme positif, rappelle Nida Broughton, du think tank Social Market Foundation et coauteure d’une étude sur le sujet. Aujourd’hui, la classe politique est devenue inquiète.» Le gouvernement de Theresa May a lancé en octobre une étude sur «les conditions de travail dans l’économie moderne». Deux comités parlementaires britanniques mènent en parallèle un travail similaire.

Il faut dire que le problème semble grandir rapidement. La «gig economy» est mal définie et sa dimension exacte est incertaine, mais une étude de l’université de l’Hertfordshire estime que 4,9 millions de personnes travaillent pour une plateforme internet de partage. Un peu plus du tiers d’entre elles en tire leur revenu principal, soit 1,8 million de personnes. «Les travailleurs de la gig economy sont doublement touchés: faibles salaires et protection sociale plus réduite», accuse Frances O’Grady, la secrétaire générale du Trade Union Congress, la principale confédération syndicale.

Amortisseur social

Si ces conditions de travail provoquent aujourd’hui une réaction, il ne s’agit cependant pas d’un tournant majeur. Ben Geraghty, un livreur de Deliveroo et l’un des leaders de la lutte salariale, reconnaît qu’il a le plus grand mal à convaincre les autres livreurs à adhérer au syndicat IWGB. La plupart sont des immigrés – beaucoup sont Brésiliens – qui connaissent mal leurs droits et craignent la réaction de l’entreprise.

De plus, la «gig economy» a ses aspects positifs: elle permet de trouver facilement un travail d’appoint, donne la possibilité d’avoir des horaires flexibles et a probablement limité la casse sociale après la crise économique de 2008. «Le Royaume-Uni a en partie fait face au chômage grâce à cela», rappelle Nida Broughton, de la Social Market Foundation. Mais les start-up doivent désormais faire face à un mouvement prêt à réagir face aux abus.


Contre-offensive mondiale contre l’économie des start-up

Le Royaume-Uni n’a pas le seul pays à réagir face à la montée en puissance de l’économie du partage. Partout dans le monde, les procès se multiplient, y compris aux Etats-Unis. Uber y fait face à une soixantaine de procès fédéraux différents, selon le décompte de CNN. L’un des plus connu se déroule en Californie, où une action collective de chauffeurs (class action) a été lancée, pour que ceux-ci soient reconnus comme des employés et non des autoentrepreneurs. L’entreprise de taxis pensait initialement avoir réglé l’affaire à l’amiable, mais en octobre, un juge a annulé l’accord. Le procès doit se tenir cette année.

En France, Uber a été condamné en octobre à verser 1,2 million d’euros d’amende parce que ses chauffeurs pratiquent le «maraudage», cette pratique qui consiste à attendre dans la rue entre deux courses, plutôt que de retourner «au garage» comme le préconise la loi. La procédure n’est cependant pas finie, et doit être tranchée en mars. Par ailleurs, l’Union de recouvrement des cotisations de la Sécurité sociale et d’allocations familiales (Urssaf) a engagé deux procédures à l’encontre d’Uber. L’antenne parisienne de cette administration a requalifié la situation des chauffeurs d’indépendants en salariés, et demande donc que les cotisations concordantes soient versées.

Batailles juridiques partout dans le monde

AirBnb, la plateforme de location de logements de particuliers, également face à la justice. A New York, il est en principe illégal depuis 2010 de louer un appartement pour moins de trente jours, mais de nombreux utilisateurs ont continué à offrir leur logement sur de courtes durées. L’an dernier, une nouvelle loi a imposé une sanction allant jusqu’à 7500 dollars contre les récalcitrants. Après avoir hésité, Airbnb a renoncé à poursuivre l’Etat de New York. L’entreprise fait face à des batailles légales un peu partout à travers la planète, d’Amsterdam à Barcelone, en passant par Berlin. (E. A.)

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