Politique migratoire

Des chercheurs veulent rejoindre l’EPFL pour fuir le décret Trump

De nombreux savants non-Américains mais établis aux Etats-Unis souhaitent s’expatrier, notamment en Suisse. La haute école lausannoise confirme avoir reçu des offres. Mais son directeur voit cette soudaine attractivité d’un mauvais oeil

L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ne s’attendait pas à une telle retombée de l’élection de Donald Trump à la présidence américaine. Depuis quelques jours, de nombreux chercheurs ont contacté l’institution vaudoise pour exprimer leur désir de poursuivre leurs travaux en Suisse. Une suite presque directe du décret interdisant aux ressortissants de sept pays musulmans de se rendre aux Etats-Unis.

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Cette fuite des cerveaux concerne avant tout des non-Américains menant des projets de recherche dans des institutions et entreprises américaines. «Il s’agit surtout de contacts informels entre chercheurs, explique Madeleine von Holzen, porte-parole de l’EPFL, confirmant les informations du Temps. Nous avons déjà de nombreuses collaborations avec des institutions et chercheurs basés aux Etats-Unis, ce qui facilite les communications.» Près de 19% des publications scientifiques faites par l’EPFL sont co-produites par des chercheurs basés aux Etats-Unis.

Au-delà de la décision sur l’immigration, il y a une ambiance malsaine qui s’installe aux Etats-Unis

L’intérêt soudain manifesté pour la Suisse par les chercheurs implantés Outre-Atlantique inverse la tendance de ces dernières années. Jusqu’à présent, c’est l’Amérique qui attirait. Selon un rapport publié en 2015 par le National Centre for Science and Engineering Statistics, le nombre de scientifiques et ingénieurs étrangers est passé de 3,6 millions (16%) en 2003 à 5,5 millions (18%) dix ans plus tard. Les professionnels indiens arrivent en première place, devant les Philippines et les Chinois.

Un directeur «préoccupé»

La tendance à l’expatriation pourrait s’accentuer depuis que le nouveau locataire de la Maison-Blanche a, par décret et au nom de la sécurité nationale, interdit l’accès des Etats-Unis aux citoyens de Syrie, Libye, Soudan, Yémen, Iran, Irak et Somalie. Durant les premières années de l’administration Bush, des centaines de chercheurs étrangers, y compris des Suisses, avaient quitté les Etats-Unis, suite aux attentats terroristes du 11 septembre 2001 et l’instauration d’un climat de suspicion généralisée.

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L’arrivée des chercheurs de haut vol, une aubaine pour la Suisse? «Nous sommes plutôt préoccupés par cette situation qui déstabilise les milieux scientifiques aux Etats-Unis, déclare Martin Vetterli, président de l’EPFL. A moyen et à long terme, la science n’en sortira pas gagnante.» Il fait comprendre la Suisse n’aurait pas apprécié qu’au lendemain du vote du 9 février 2014 sur l’immigration, d’autres pays eussent encouragé la fuite de cerveaux suisses.

L’EPFL est aussi directement concernée sur un autre registre par le décret du président Trump, puisqu’elle compte quelque 200 étudiants et professeurs originaires des pays se trouvant sur la liste noire américaine. En temps normal, ces derniers seraient susceptibles d’effectuer des voyages d’études aux Etats-Unis. Ils doivent désormais songer à des projets alternatifs.

Les climato-sceptiques aux commandes

«Au-delà de la décision sur l’immigration décrétée vendredi, il y a une ambiance malsaine qui s’installe aux Etats-Unis», dénonce Martin Vetterli. Selon lui, elle découle du fait que ce pays, une puissance scientifique, vient de nommer au poste de ministre de l’environnement un climato-sceptique qui défend la notion de «vérité alternative».

«En Science, il y a une seule vérité, affirme Martin Vetterli. Cette attitude ne peut que déstabiliser la communauté scientifique.» Du reste, celle-ci envisage d’organiser des manifestations prochainement à travers le pays pour protester contre la politique de la nouvelle administration. Selon les résultats d’un sondage mené par la Genetic Engineering News peu après l’élection de Donald Trump, 57% des 1600 professionnels sondés estime que la nouvelle administration rognera dans les budgets nationaux de recherche.

Toutefois, malgré l’empathie dont peuvent faire preuve l’EPFL ou d’autres institutions envers les scientifiques américains déboussolés par la politique du nouveau président, l’accueil d’un professeur ou d’un chercheur n’est pas évident. Tout candidat doit passer par des procédures qui peuvent durer facilement une année. Elles impliquent la publication de postes vacants et une procédure méticuleuse de sélection et de nomination. Les nouveaux postes sont également liés à la disponibilité des fonds. «Pour notre part, nous allons continuer à défendre les valeurs de la science; il faut qu’elle reste ouverte», affirme Martin Vetterli.

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