Talents

La créativité ou l’art d’exhumer des analogies cachées

Les employeurs s’arrachent les travailleurs dits créatifs. Créer, c’est parfois dévoiler quelque chose qui a toujours été là, mais que l’habitude cachait à nos regards. Explications

La notion de créativité s’est placée, ces dernières années, au premier plan des préoccupations des employeurs. Ceux-ci s’arrachent les travailleurs dits créatifs, soit les individus ouverts d’esprits, audacieux, curieux, mobiles, extravertis, ou encore stimulés par le changement.

C’est oublier que la créativité n’est pas un don mystérieux réservé à une élite. Elle suppose en effet un processus long et délibéré. Autrement dit, elle est la prérogative de ceux qui maîtrisent l’art d’exhumer des analogies cachées.

Le psychologue allemand Wolfgang Köhler explique à cet égard que les moments les plus heureux de l’histoire des connaissances surviennent lorsque des faits qui n’avaient été jusqu’alors que des données particulières sont soudain mis en rapport avec d’autres faits apparemment éloignés, et apparaissent ainsi dans une nouvelle lumière. Ou comme le dit plus simplement Steve Jobs, la créativité consiste juste à relier des choses entre elles.

Dans le même ordre d’idées, l’écrivain Arthur Koestler affirme que l’originalité créatrice ne consiste pas à créer les idées ex nihilo, mais plutôt à combiner des schémas et des structures bien établies, par hybridation en quelque sorte. «L’acte créateur n’est pas une création au sens de l’Ancien Testament. Il ne crée pas à partir de rien. Il découvre, mélange, synthétise des faits, des idées, des facultés, des techniques, qui existaient déjà. Le tout inventé sera d’autant plus étonnant que les parties sont plus familières.»

Quand une machine à coudre suscite un éclair de génie

Louis et Auguste Lumière nous donnent un bel exemple de la genèse de l’eurêka!, soit le choc soudain de deux matrices sans relations antérieures. En 1894, les frères Lumière avaient dressé divers plans et construits plusieurs prototypes du cinématographe mais ils butaient sur un problème majeur: l’avancement du film. «Un soir, Louis revient tôt de l’usine Lumière, raconte Anne Vermès dans «Entreprendre comme les frères Lumière». Il est interpellé par des bruits sourds et entre dans la lingerie où une jeune fille donne des coups de pied rageurs dans une machine à coudre.»

Fasciné par le mouvement de la machine – un cadre porte-griffe où l’aiguille avec un mouvement saccadé entre dans le tissu et ressort très vite – Louis Lumière a un éclair de génie. «Regarde, s’exclame-t-il à l’attention de son frère. A la place du tissu, tu mets une pellicule perforée des deux côtés; ça s’arrête, ça repart, ça s’arrête, ça repart, le cylindre est poussé par saccades… aussi vite que tu veux.» Quelques mois plus tard, le cinématographe Lumière était né. D’une cadence de seize images par seconde, il utilisait une bande de celluloïd perforée de 35 mm.

Cet exemple illustre bien la psychologie de l’acte créateur, laquelle contient les aspects suivants, qui sont liés entre eux: le déplacement de l’attention vers un objet non remarqué auparavant (la machine à coudre), sans importance dans l’ancien contexte, mais important dans le nouveau.

Quand la nature inspire l’innovation

La nature, parce qu’elle permet de briser les structures de l’organisation mentale afin d’agencer une synthèse nouvelle, est aussi depuis toujours une muse inspiratrice pour l’homme. Dans «Slow Business» (Ed. Eyrolles), Pierre-Moniz Barreto rappelle l’exemple de l’ingénieur suisse Georges de Mestral, qui inventa le Velcro en observant de près comment les graines de bardane s’étaient agrippées à ses vêtements et à la fourrure de son chien, mais aussi celui de Gustave Eiffel. «Dans les années 1850, l’anatomiste Hermann Von Meyer étudia le fonctionnement du squelette humain et remarqua que la tête du fémur avait une structure inhabituelle, ce qui permettait au poids du corps d’être pris en charge de façon légèrement décentrée par les os et les jambes.»

Lorsque Gustave Eiffel démarra la construction de sa célèbre tour en 1887, il imita cette structure osseuse compliquée dans les arcades de sa base. «En utilisant une série d’accolades en fer forgé et goujons, il a réussi à reproduire l’ingéniosité de la nature. Le résultat est remarquable, particulièrement en termes de longévité: cette tour de 324 mètres, qu’il avait été question de démonter au bout de vingt ans, a résisté à tous les vents pendant plus de cent-vingt ans et est devenue une icône intemporelle de Paris.» Enfin, plus récemment, un industriel textile a développé un maillot de bain révolutionnaire qui, en imitant les crêtes présentes sur la peau des requins, réduit la traînée dans l’eau.

Le premier eurêka!

Mais l’exemple le plus célèbre de la genèse de l’eurêka! reste celui d’Archimède. Lorsque Hiéron, tyran de Syracuse, demanda au célèbre savant de mesurer le poids de sa couronne que l’on disait d’or pur mais qu’il soupçonnait d’être mêlée à de l’argent, celui-ci se trouva confronté à un problème complexe: comment calculer le volume d’un ornement compliqué de figures et de filigrane sans l’endommager. «S’il avait pu fondre la couronne et mesurer l’or liquide à la pinte ou le marteler pour en faire un bon cube, il aurait immédiatement su si elle était d’or pur ou non, analyse Arthur Koestler dans «Le Cri d’Archimède». On peut imaginer les pensées d’Archimède tournant en rond dans le cadre de ses connaissances géométriques, trouvant bouchés tous les chemins menant au but et revenant au point de départ.»

La solution lui apparut cependant limpide, à l’heure du bain. Alors qu’il observait distraitement le spectacle familier du niveau de l’eau montant peu à peu dans le bassin lorsque il y pénétrait, il lui vint à l’esprit que le volume d’eau déplacé était égal au volume des parties immergées de son corps, lequel par conséquent pouvait se mesurer à la pinte. «Tout ceci paraît d’une simplicité enfantine après coup, poursuit Arthur Koestler. Mais dans le cas d’Archimède, il avait beau prendre un bain tous les jours, les expériences et les idées qu’il associait au bain étaient de pure routine: sensations de chaud et de froid, fatigue et repos. Jamais Archimède ni personne n’avait pensé à relier l’occupation banale qui consiste à prendre un bain chaud à l’exercice intellectuel qui consiste à mesurer les solides.»

En définitive, et comme il ressort clairement des exemples précités, plus qu’un don foudroyant, la créativité est un processus favorisé par une attitude positive vis-à-vis des idées nouvelles et inattendues mais aussi et surtout par le fait de disperser son attention plutôt que de la concentrer sur un problème à résoudre.

Publicité