Entre-Temps...

L'économie de l'irréel au pouvoir

De tout temps, les gens ont essayé d’échapper à la matérialité de la vie, par la religion, les drogues ou l’alcool. Aujourd’hui, les technologies modernes permettent une véritable démocratisation de l’irréel

Si la post-vérité triomphe, si les faits alternatifs supplantent l’évidence, si les sondages se trompent, c’est peut-être, tout simplement, parce que la relation de la population avec le réel a changé. De tout temps, les gens ont essayé d’échapper à la matérialité de la vie, par la religion, les drogues ou l’alcool. Aujourd’hui, les technologies modernes permettent une véritable démocratisation de l’irréel. Chacun peut vivre dans un monde parallèle constitué de jeux vidéo, de réalité augmentée, d’avatars ou de sitcom. Chacun peut conduire une vie alternative et par procuration.

Selon l’institut Nielsen, les Américains passent aujourd’hui 10 heures et 39 minutes par jour devant un écran. L’essentiel de cette activité est consacré à consulter son smartphone, suivi par la télévision, un ordinateur et finalement une tablette. La proportion est à peu près la même en Europe même si la durée totale tombe aux alentours de six heures par jour. En enlevant la période de sommeil, 7h30, il ne reste que 6 heures par jour pour se confronter au réel, souvent avec réticence.

Une économie dominée par l’irréel est extrêmement difficile à chiffrer. Les instruments traditionnels d’analyse comme le produit intérieur brut (PIB), qui date des années 1930, ou la productivité se concentrent sur l’économie matérielle et une transaction avec un prix. Mais quel est le gain en productivité de la mise à jour d’un logiciel ou, au contraire, le coût d’un virus informatique? De plus, l’économie de l’irréel est atomisée, c’est-à-dire que qu’une myriade d’acteurs, souvent petits, peuvent avoir une influence globale. Les points de bascule («tipping points» en anglais) se multiplient: scandales financiers, de pollution, d’emplois fictifs ou d’e-mails piratés. Tous peuvent altérer le résultat final. Edward Lorenz et son fameux «effet papillon» aurait aimé.

L’économie de l’irréel est difficile à anticiper. Les prévisions économiques se trompent de plus en plus. Qui croit encore à des perspectives à deux ou trois ans? Selon BCA Research, 40 000 articles de recherche sont envoyés par e-mail toutes les semaines par les banques. 2 à 5% au maximum sont lus. Combien sont crus? Comme le soulignait John Kenneth Galbraith: «Les prévisions économiques sont là pour rendre l’astrologie respectable.»

Quand le réel dominait, c’était différent. Dans les années 1980, Chase Econometrics, une filiale de la banque Chase Manhattan, produisait des prévisions économétriques pour chaque pays, par trimestre, par secteur, et à 10 ans. C’était le bon temps. Tous les étudiants en économie apprenaient la planification à long terme. Au Japon, Konosuke Matsushita, le fondateur de Panasonic, faisait un plan à 25 ans pour sa société. Un jour, un journaliste lui demandait quelle était sa prévision à long terme pour l’entreprise. Il lui répondit «à 500 ans ou à 1000 ans?» Il plaisantait à peine.

Aujourd’hui, de nombreuses entreprises se concentrent sur des plans annuels mais révisés tous les six mois. Dans l’irréel, la vie d’un produit est de quelques mois. Le problème est que tôt ou tard l’économie réelle reprend le dessus. Nous ne mangeons pas des jeux vidéo et nous n’allons pas payer nos factures avec des «like» postés sur Facebook. Pourtant le monde de l’irréel fait l’objet de toutes les convoitises et de toutes les dérives, politiques ou économiques. Dans ses carnets de 1886, Friedrich Nietzsche mentionnait déjà: «il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations.» Donald Trump doit aimer – les autres moins.

*Président du conseil d’administration du Temps

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