Energie

Benoît Revaz: «Le consommateur deviendra aussi producteur»

L’Office fédéral de l’énergie est au centre de la transition énergétique marquée par la sortie du nucléaire et un profond changement du modèle économique de production et de distribution d’électricité. Son directeur Benoît Revaz évoque cette mutation

Après avoir exercé diverses fonctions dans le secteur privé, Benoît Revaz se trouve depuis peu à la tête de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) qui compte quelque 250 personnes. Directement sous les ordres de la conseillère fédérale Doris Leuthard, il est chargé de mettre en œuvre et de proposer des solutions pour assurer une transition énergétique qu’il voit proche du marché.

Le Temps: L’un de vos prédécesseurs affichait ses convictions pronucléaires. Quelle est votre opinion sur ce sujet?

Benoît Revaz: J’ai une position neutre à ce propos. Les centrales nucléaires font partie du patrimoine énergétique de la Suisse. Il revient à notre génération d’assumer l’existence de ces installations, contrôler leur sécurité, puis organiser leur démantèlement. Le seul critère dont il faut tenir compte c’est celui de la sécurité. J’agis dans ce dossier sans état d’âme, en me considérant comme un gestionnaire.

– Pourquoi, selon vous, en analysant la stratégie énergétique 2050, est-il erroné de transposer de manière linéaire la production nucléaire actuelle, soit 39% de l’électricité, sur les énergies renouvelables?

– Parce qu’un rééquilibrage du système, basé sur une nouvelle dynamique de consommation et de production, va progressivement se mettre en place. De nouveaux modèles vont apparaître, comme la production décentralisée ou la gestion proactive de la demande grâce aux banques de données. Donc, les 8000 heures de production nucléaire fournies aujourd’hui par an, cette forme électricité dite en ruban afin d’être disponible en permanence à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, ne seront progressivement plus nécessaires sous cette forme.

– La charge globale sur le réseau électrique est-elle ainsi appelée à diminuer?

– J’en suis persuadé car, demain, il ne sera plus nécessaire de le dimensionner de manière très coûteuse pour les pointes de consommation. Très peu d’infrastructures sont construites pour absorber les fortes pointes. La route ne l’est pas, sinon il n’y aurait pas de bouchons. Les transports publics ne le sont pas non plus. Dans le domaine électrique, la charge globale diminuera lorsque nous serons capables de davantage flexibiliser la production, et surtout la consommation, notamment grâce au stockage.

– Vous pensez aux batteries et à la production locale décentralisée?

– Pas seulement. C’est l’entier du système qu’il s’agit de rééquilibrer. Il ne faut plus raisonner en termes de silos. Le plus gros enjeu se nomme intégration. On peut disposer de la meilleure technique de stockage: si elle n’est pas interfacée efficacement avec les niveaux de consommation, la production d’énergie, les effets météorologiques, et une puissante base de données d’utilisation du courant, elle sera sous-exploitée.

– Quel rôle l’Office fédéral de l’énergie (l’OFEN) doit-il jouer dans cette transformation des modes de consommation qui, au fond, ne dépendent pas de la Confédération?

– L’OFEN doit mettre en place des conditions-cadres qui favorisent cette évolution vers un rééquilibrage des zones de production, de consommation, et de stockage de l’énergie. Nous devons aussi faciliter l’autoconsommation et l’esprit de décision du consommateur qui sera appelé à faire des choix. A savoir, s’il veut aussi être producteur d’électricité et, dans ce cas, comment il va utiliser ou commercialiser cette énergie. Ce sera sans doute le plus grand pas à franchir car, en Suisse, le système est basé sur l’habitude qui consiste à se dire: on se branche au réseau, on soutire du courant, et on paie.

– Etes-vous optimiste?

– Oui, car la numérisation de l’ensemble du système permettra l’éclosion de nouveaux modes de production et de consommation. Différentes initiatives réjouissantes voient déjà le jour. A Bâle, par exemple, il s’est constitué une plateforme d’échanges, par des producteurs privés, de certificats issus de leur production. C’est une première étape, la suivante étant la possibilité d’échanger directement des kWh entre particuliers.

En termes de stockage, on peut aussi imaginer que des sociétés électriques comme BKW ou groupe E vendent à leurs clients non seulement de l’électricité, mais aussi des réserves stockées. La tendance à la décentralisation est déjà claire aujourd’hui puisqu’on atteint la parité réseau dans de nombreuses régions. Autrement dit, dans ce cas, le prix du kWh produit et consommé localement est au même niveau que celui facturé par le distributeur.

– Les locataires ne risquent-ils pas d’être tenus à l’écart de ce processus?

– Des adaptations réglementaires seront nécessaires, mais je fais confiance à la créativité des différents acteurs pour qu’un locataire puisse, par exemple, devenir copropriétaire d’un parc photovoltaïque situé hors de son domicile et bénéficier ainsi de sa propre production électrique. La domotique va également bouleverser l’utilisation de l’énergie. Une gestion intelligente des flux permettra par exemple de gérer finement la mise hors-service temporaire de chauffe-eau ou d’autres appareils ménagers.

– La stratégie énergétique 2050, soumise à référendum le 21 mai, est-elle encore adaptée à la situation actuelle, alors que beaucoup de choses se sont passées depuis la catastrophe de Fukushima qui a indirectement déclenché ce processus?

– Oui, la sortie du nucléaire, le recours aux énergies renouvelables, et une meilleure efficacité énergétique sont importants pour parvenir à réduire la consommation tout en assurant l’approvisionnement du pays. On assiste pour la première fois à un découplage des courbes de croissance économique et de consommation d’énergie. C’est la preuve que la stratégie énergétique 2050 peut fonctionner et que ses ambitions ne sont pas démesurées.

– Pourtant, un des volets prévus dans cette stratégie, à savoir la construction de centrales à gaz pour compenser, dans un premier temps, le déclin du nucléaire, ne peut pas se réaliser…

– Certes, une partie de cette énergie manquante sera compensée par des importations, principalement en hiver, mais une part sera aussi gagnée grâce à une accélération de l’augmentation de l’efficacité énergétique rendue notamment possible par la numérisation. Il ne faut pas oublier que les projections de la stratégie énergétique ont été faites sur une base annuelle qui ne donne qu’une vision partielle et trop rigide de la situation.

– Les négociations d’un accord sur l’électricité sont gelées, faute d’accord institutionnel avec l’Union européenne (UE) et d’entente sur la libre circulation des personnes. Quelles en sont les conséquences pour la Suisse?

– Les échanges d’électricité avec les pays voisins sont quotidiens et l’absence d’accord commence à présenter des inconvénients car des acteurs suisses sont exclus de groupes de travail multilatéraux qui s’occupent de régulation. A terme, le danger existe que les acteurs suisses n’aient plus accès au marché européen pour valoriser leur parc de production aussi conçu pour les exportations. Les sommes en jeu sont considérables.

– Le marché de l’électricité est à moitié ouvert car les petits clients sont encore captifs. Quand est prévue la deuxième phase de libéralisation qui permettra à chacun de choisir son fournisseur de courant?

– Le contexte de la deuxième phase de l’ouverture du marché a changé comparé à celui de la fin des années 1990. L’OFEN va remettre, cette année au Conseil fédéral, un rapport qui fera l’état des lieux. Ce que je peux dire, c’est qu’il y a un lien assez fort entre l’ouverture totale du marché suisse et la signature d’un accord avec l’UE.

– Il n’y aura donc pas d’ouverture du marché en Suisse tant qu’il n’y aura pas d’accord avec l’UE?

– Effectivement, pour avoir un accord on devra définir une ouverture complète du marché. Mais, de toute manière, les distributeurs d’électricité sont préparés à cette perspective. Le risque d’une hécatombe parmi les sociétés électriques lorsque les clients captifs ne le seront plus me paraît limité. L’évolution technologique aura davantage d’influence sur leurs activités que l’ouverture complète du marché.

– La production hydraulique constitue un des piliers de la stratégie énergétique. Or cette activité n’est plus rentable…

– Tous les acteurs de la branche électrique ne souffrent pas de cette situation due à des prix bas sur un marché européen imparfait, notamment à cause d’une taxe carbone trop basse. On entend beaucoup, en Suisse, les acteurs qui souffrent, comme Axpo ou Alpiq. Les autres, qui vivent très bien avec les clients captifs qui consomment la moitié de la production hydro électrique, se font très discrets.

– Faute de subventions, plus de 34 000 projets d’installations photovoltaïques sont en attente, parfois depuis plusieurs années. Est-ce raisonnable de ne pas exploiter ce potentiel de production?

– Si la stratégie énergétique est acceptée en votation populaire le 21 mai, le supplément RPC passera de 1,5 à 2,3 centimes le kWh. Cela va permettre de réduire fortement le goulet d’étranglement. Mais cette liste d’attente n’a pas que des inconvénients. Si on avait construit ces installations d’un seul coup, la Suisse serait dans la même situation que le sud de l’Allemagne, où le réseau ne peut pas absorber une surcapacité de production.

– Quelles sont les chances de succès du référendum soutenu par une partie de la droite?

– Je ne fais pas de pronostics, mais je pense qu’il est important que les citoyens, dont le rôle de consommateurs captifs va évoluer vers celui d’acteurs et de petits producteurs potentiels, puissent s’exprimer sur un thème aussi important. Les opposants avancent toujours le coût de cette stratégie, mais il faut aussi prendre en compte les gains. La facture énergétique globale, avec le pétrole, se monte à près de 30 milliards de francs par an. La transition énergétique permet de consommer moins et plus efficacement, donc de réduire sensiblement cette facture.

– L’OFEN étudie déjà les mesures envisageables dès 2020 pour la deuxième étape de la stratégie énergétique. Quelles sont les pistes?

– Le projet d’une taxe incitative sur le kWh étant à mon avis mort après une première décision du Conseil national, nous nous tournons vers d’autres instruments incitatifs de marché, adaptés à la situation suisse. Ceux appliqués en Allemagne ou en France, comme des quotas obligatoires d’énergie renouvelable ou la création d’un marché dit de capacités, ne sont pas forcément transposables ici.

Le concept qui sera mis en place ne doit pas conduire à une augmentation de la facture électrique globale, de 9,5 milliards de francs par an aujourd’hui, mais à une nouvelle clé de répartition entre les acteurs. Parmi les instruments possibles figure un modèle dit «sunshine» qui permet de comparer les tarifs des distributeurs et contraindre ceux qui pratiquent des prix élevés à un rapprochement de la moyenne.

– Une révision de la redevance hydraulique, droit d’eau turbinée touché par les communes de montagne à hauteur de 500 millions de francs fixes par an, est à l’étude. Quel sera votre projet?

– Il devra être équilibré et vise l’introduction d’une part variable liée au marché, tout en maintenant une part fixe incompressible.

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