Développement

Deux milliardaires dénoncent la corruption en Afrique

Mo Ibrahim et Naguib Sawiris ont livré ce lundi à Genève leur recette pour doper les investissements vers le continent appelé à être le plus peuplé au monde en 2050. Petit florilège, de la sécurité alimentaire à une meilleure gouvernance, en passant par l’essor des infrastructures électriques

Réinventer le modèle d’affaires africain. C’est sur ce thème que se sont penché, lundi matin à Genève, les milliardaires Mo Ibrahim et Naguib Sawiris. Pour l’inauguration du 5e Africa CEO Forum, les deux stars africaines étaient entourées de Pierre Guislain, vice-président du secteur privé auprès de la Banque africaine de développement (BAD), ainsi que de Saran Kebet-Koulibaly, vice-présidente de la Société financière internationale, gérant un portefeuille évalué à près de 50 milliards de francs.

Lire aussi: Amir Ben Yahmed: «J’attends des entreprises suisses qu’elles fassent preuve d’audace et d’ambition»

«Un nouveau modèle d’affaires pour l’Afrique? On ne parle pas ici d’une entreprise, mais de 54 pays», s’étrangle Mo Ibrahim, le magnat des télécommunications anglo-soudanais, fondateur de Celtel, une société qu’il a vendue en 2005 pour près de 3,4 milliards de francs. Selon la cheville ouvrière de la Fondation Mo Ibrahim, qui publie chaque année un indice de gouvernance africaine, le dynamisme du continent n’est paralysé que par un seul facteur: la corruption. «La Guerre froide, qui a placé au pouvoir des fous sanguinaires, a été davantage préjudiciable que le colonialisme», lâche-t-il, sous les applaudissements nourris du public de l’Hôtel Intercontinental, pour l’occasion entièrement privatisé.

Un débat animé

Même son de cloche de Naguib Sawiris, membre de la dynastie à la tête d’Orascom, également 460e fortune mondiale selon le magazine Forbes: «L’Afrique n’est pas différente du reste du monde. Mais elle est encore trop souvent dirigée par des mafieux.» D’après le frère aîné du milliardaire égyptien Samih Sawiris, à l’origine du méga projet de complexe touristique d’Andermatt (UR), les cas de fraude institutionnalisée sont en recul, mais la marge de progrès reste importante.

Si un peu moins d’une dizaine d’économies africaines ont connu des taux de croissance supérieurs à 6%, la progression moyenne de l’Afrique est passée de 5,3% entre 2010 et 2014 à 3,4% en 2015. En territoire subsaharien, elle est même tombée à 1,4% l’année dernière. Pire: les économies des deux champions du continent, le Nigeria et l’Afrique du Sud, pesant 32% de ce que produit l’Afrique, sont notoirement sinistrées. «Comme le disait Warren Buffet, c’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui se baignent sans maillot», résume Amir Ben Yahmed, président de l’Africa CEO Forum, manifestation que la Chambre de commerce d’industrie et des services de Genève est allée chercher «avec les dents», dans le but de la pérenniser une année sur deux au bout du Léman.

Démocratiser l’électricité

Pour Saran Kebet-Koulibaly, «outre la bonne gouvernance en Afrique, il faut aussi améliorer la productivité du continent, via notamment les nouvelles technologies». Les quelque 1150 représentants d’entreprises suisses et africaines, ainsi que des chefs d’Etat présents dans la salle de conférences genevoise acquiescent. Et Mo Ibrahim de nuancer: «Le numérique, c’est en effet très à la mode. Mais il faut aussi faire de l’agriculture un secteur «sexy», car 70% de nos emplois en dépendent.» D’après lui, l’Afrique souffre d’un autre déséquilibre tragique. «Le continent regorge de terres arables, mais seul 2% des étudiants optent pour ce champ d’études», assène-t-il.

A en croire Pierre Guislain, régler le problème de sécurité alimentaire ne suffit pas. Il faut aussi offrir l’accès à l’électricité au plus grand nombre. A l’horizon 2050, l’Afrique aura battu les courbes démographiques asiatiques. Pour garder leur pouvoir, les dirigeants africains devront s’atteler à brancher leur population. «Ainsi, le secteur privé du continent pourra se déchaîner. L’Afrique sera alors inarrêtable», conclut-il.

Publicité