Espace

Conquête de l’espace: la compétition s'intensifie entre Blue Origin et SpaceX

L’entreprise de Jeff Bezos, Blue Origin, le richissime patron d’Amazon, a signé ses deux premiers contrats pour la mise en orbite de satellites. Elon Musk voit arriver sur le marché un concurrent aux nombreux points communs avec SpaceX

Un duel entre deux des plus célèbres milliardaires américains de la tech ne peut pas faire de mal à la popularité de la conquête de l’espace. Avec ses annonces spectaculaires comme la colonisation de Mars ou l’envoi de touristes autour de la Lune, Elon Musk et sa société SpaceX s’assurent régulièrement la une des journaux. Lancé en 2000, soit deux ans avant SpaceX, Blue Origin s’est toujours fait plus discret. Cette posture est peut-être en train de changer en dépit de sa devise latine «Gradatim, ferociter (pas à pas, férocement)».

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Car la société détenue en intégralité par Jeff Bezos vient de dénicher ses deux premiers clients, OneWeb et surtout l’opérateur français Eutelsat, devenant ainsi un «concurrent sérieux sur le marché des lanceurs de satellites», pour Carissa Bryce Christensen, patronne du cabinet d’études Bryce Space and Technology.

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Jusqu’ici, Blue Origin semblait concentrer ses efforts sur le tourisme spatial et les vols suborbitaux via sa fusée New Shepard (du nom d’Alan Shepard, le premier Américain dans l’espace). Son arrivée sur le marché des lanceurs de satellites n’a pas surpris Richard Rocket de NewSpace Global. «Ne jamais sous-estimer le sens des affaires de Jeff Bezos», prévient-il. «C’est un entrepreneur qui a la capacité de générer des revenus et du profit par la technologie. Or l’industrie spatiale représente actuellement un marché de 350 milliards de dollars par an», rappelle l’analyste.

L’évolution a du sens pour le fondateur d’Amazon qui finance depuis le départ Blue Origin avec sa fortune de 73 milliards de dollars, selon Forbes. «Pour achever son objectif, qui est d’envoyer des milliers de personnes dans l’espace, il a besoin d’une autre source de capital, explique Richard Rocket. S’il ne l’obtient pas du gouvernement, il la trouvera sur le marché.»

Une vingtaine de lancements par an

«Ce marché représente environ 20 lancements par an», explique Carissa Bryce Christensen. Ce sera sans doute plus à l’avenir. Il y a donc largement de la place pour deux lanceurs, mais Blue Origin et SpaceX ne sont pas les seuls. Il y a aussi Arianespace, United Launch Alliance, le Japon, la Chine et la Russie.»

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Alors Elon Musk doit-il s’inquiéter de ce nouveau concurrent? Pas encore, selon Marco Caceres, analyste chez Teal Group. «Cela va dépendre de combien Jeff Bezos est prêt à investir. C’est vrai que la situation est unique avec un propriétaire ayant des milliards à sa disposition. L’argent est critique dans ce secteur, mais si votre fusée ne marche pas, vous pouvez décider d’arrêter les frais. Mais Blue Origin est cinq ans derrière SpaceX en termes de développement de la fusée, d’expérience et d’exposition sur le marché.»

Ce retard a un prix. SpaceX annonce facturer au moins 62 millions de dollars pour chaque mission de son lanceur Falcon 9. Richard Rocket estime que le montant payé par Eutelsat à Blue Origin se situe en dessous, la fusée New Glenn (en hommage à l’astronaute John Glenn) devant encore faire ses preuves. Avec 7 mètres de diamètre, 95 de haut et 45 tonnes de charge, la New Glenn n’a en effet toujours pas été testée.

Comme la Falcon 9, la New Glenn sera réutilisable. Blue Origin a déjà démontré sa maîtrise de la technologie avec son modèle précédent, la New Shepard. Jeff Bezos comme Elon Musk considèrent que l’accès à bas prix à l’espace passe par une fusée réutilisable.

SpaceX, un «business model» propre à la Silicon Valley

Mais les deux hommes ont choisi une stratégie différente. Si Elon Musk a investi 100 millions de dollars d’une fortune estimée à 13 milliards par Forbes, SpaceX n’aurait sans doute pas survécu sans le soutien de la NASA, notamment grâce à un contrat de 1,6 milliard de dollars pour approvisionner la station spatiale internationale. Le groupe a depuis su diversifier sa clientèle et compte désormais 5000 employés, cinq fois plus que Blue Origin.

Blue Origin «a volontairement adopté un rythme plus lent pour mettre au point une technologie qui pourrait, croient ses dirigeants, renverser le marché et surpasser ce qu’a réussi SpaceX», précise Richard Rocket. L’analyste évoque pour l’entreprise californienne d’Elon Musk un modèle de développement propre à la Silicon Valley où de jeunes employés fraîchement sortis de l’université enchaînent les heures, motivés par des stock-options quand Blue Origin, basée près de Seattle, cherche avant tout l’équilibre entre travail et vie privée.

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Beaucoup opposent le charismatique créateur de Paypal et l’ambitieux fondateur d’Amazon. Le premier rêve de Mars, le second assure qu’il est «temps pour l’Amérique de retourner sur la Lune et cette fois d’y rester». Carissa Bryce Christensen préfère insister sur ce qui les rapproche. «Ils pourraient tous les deux se prélasser sous les tropiques, mais ils ont choisi de travailler dur pour emmener des humains dans l’espace à une échelle inédite.» Et pour l’industrie spatiale, «c’est une merveilleuse nouvelle», conclut-elle.

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