Chine

La Chine, un long fleuve moins tranquille pour les PME

Officiellement, c’est la lune de miel entre Pékin et Berne. Mais, en raison du ralentissement économique ou du programme «Made in China 2025», le marché chinois donne des signes de fermeture sur lui-même, au détriment des sociétés étrangères

«Les Chinois se sont approprié ma technologie, et on n’y peut rien.» Andreas en désespère. Rencontré à Hongkong, au fond d’un café pour rester discret, ce Suisse allemand à la tête d’une PME spécialisée dans les cleantechs se rappelle pourtant que les affaires avaient bien commencé.

Au début des années 2010, Andreas gagne ses premières commandes dans le secteur de l’énergie. Il espère que sa technologie propre, développée en Suisse, séduira le marché chinois. Mais tout s’arrête en 2015. «Une entreprise soutenue par l’Etat a pris le marché en copiant nos équipements, déplore-t-il. Elle en faisait même la publicité sur son site web jusqu’à ce que nous engagions une action pour nous défendre, pour l’instant sans autre succès.»

La Chine met en place une stratégie pour délibérément se saisir des technologies qu’elle n’a pas

Etre copié en Chine, «c’est la base du business», sourit-il, fort de plus de vingt ans passés en Asie. «Ce qui change aujourd’hui, c’est que la Chine met en place une stratégie pour délibérément se saisir des technologies qu’elle n’a pas. Pour les PME, il est quasi impossible de faire face.»

Andreas fait référence à «Made in China 2025». Cette politique officielle favorise une série de secteurs stratégiques. Dans un rapport publié mardi, la chambre de commerce américaine en Chine s’inquiète de ces mesures protectionnistes «qui désavantagent injustement les entreprises étrangères». Le mois dernier, la chambre de l’Union européenne s’est alarmée de voir Pékin viser «l’autosuffisance» ou privilégier «l’innovation indigène». Fin décembre, la fondation Merics, un institut privé allemand spécialisé sur la Chine, écrivait que cette politique vise à «remplacer les technologies étrangères par des technologies chinoises».

Se défendre contre la concurrence chinoise, une nécessité

Wicor est peut-être une autre victime de cette politique. Le cas de cette grosse PME de Rapperswill (BE) intéresse les juristes qui suivent la Chine. Active dans les technologies électriques de pointe, Wicor a remporté l’an dernier un arbitrage contre un partenaire chinois qui, dans son dos, avait construit une usine concurrente en pillant sa technologie.

Rendue à Hongkong, la sentence en faveur de la société suisse aurait dû être automatiquement appliquée, mais les autorités chinoises s’y sont jusqu’à présent opposées faisant valoir l'«intérêt public». Contactée, Wicor n’a pas souhaité faire de commentaire. «L’argument des Chinois ne tient pas debout», assure à Pékin un avocat qui requiert l’anonymat de peur d’avoir des ennuis. Comme d’autres, il se demande si ce blocage n’est pas une illustration du Made in China 2025. «Nous n’y sommes plus aussi bienvenus, mais il est risqué de le dire publiquement», souffle un patron suisse soulagé d’y avoir récemment cédé son usine. Pourtant, officiellement, les deux pays entretiennent de bonnes relations.

Des relations d’Etat à Etat au beau fixe

Berne et Pékin vivent en effet une lune de miel. En janvier, Xi Jinping a été reçu en visite d’Etat en Suisse, une première depuis 1999. A cette occasion, il fut aussi le premier président chinois à participer au Forum de Davos. Dans l’autre sens, les conseillers fédéraux multiplient les déplacements en Chine. La présidente Doris Leuthard y sera en mai.

«Les échanges commerciaux entre la Suisse et la Chine continuent d’augmenter, en partie grâce à l’accord de libre-échange», souligne David Braun, le chef de la section économique à l’ambassade de Suisse à Pékin. De son côté, la Chambre de commerce Suisse-Chine pointe la dernière enquête menée notamment avec l’école CEIBS et plusieurs acteurs suisses dont l’ambassade. Plus de 100 entreprises helvétiques sur les quelque 1000 entités implantées en Chine y ont répondu. «Le niveau de confiance est actuellement plus fort que l’an passé: 68% des sondés s’attendent à une croissance de leurs ventes en 2017, ainsi qu’une hausse de leurs profits», se réjouit Romain Barrabas, son directeur à Pékin.

Ces deux dernières années, la chambre de commerce a vu le nombre de ses membres augmenter de 20%, en majorité des PME, ajoute son directeur. «Les derniers arrivants sont davantage actifs dans les services, comme l’éducation, la santé ou la logistique, que dans la production. Ils cherchent à se rapprocher du marché chinois», complète Fabio Müller, le directeur du Swiss business hub Shanghai, un organisme suisse de promotion des échanges et des investissements.

Un marché immense qui se ferme

Le ralentissement de la croissance produit tout de même des effets. «Lorsque la Chine était en plein boom, les problèmes se ressentaient moins. On en parle davantage aujourd’hui car la situation est plus difficile», constate Fabio Müller. Est-ce ce ralentissement ou la nouvelle politique chinoise qui pénalise les entreprises étrangères? «Il n’est pas évident de trancher», estime David Braun, qui juge cependant que le gouvernement chinois a fait beaucoup pour améliorer la protection de la propriété intellectuelle.

«Défendre ses droits en Chine, en particulier dans les domaines pointus comme la medtech, a toujours été difficile, mais cela ne s’arrange guère», nuance Samuel Baumgartner, avocat à Pékin chez Wenfei law, une étude zurichoise qui compte des PME suisses parmi ses clients. La santé est justement un des domaines d’excellence des entreprises helvétiques, et un secteur visé par Made in China 2025. Dans ce secteur, «nous observons deux tendances, reprend David Braun. D’une part, il s’agit d’un immense marché qui se développe. Les affaires des grands groupes pharmaceutiques affichent d’ailleurs une vive croissance. D’autre part, nous entendons qu’il devient plus difficile et coûteux, en particulier pour les appareils médicaux importés, d’obtenir les accréditations nécessaires.»

Dans son rapport, la Chambre de commerce européenne est plus inquiète: «Au plus haut niveau politique, une directive pour nationaliser l’industrie des appareils médicaux a été publiquement annoncée.» Résultat: «Dans bien des cas, de [tels équipements] produits par des entreprises européennes ont été écartés des appels d’offres publics.»

Influer sur le rapport de force

De son côté, la Chambre de commerce Suisse Chine mène parfois «des actions de lobbying, avance Romain Barrabas. Au début de l’année, à la suite de la Chambre européenne, nous avons ainsi écrit à une province chinoise afin d’attirer son attention sur les problèmes d’accès qu’y rencontrent certaines entreprises étrangères pour répondre à des appels d’offres publics dans le domaine de la santé.»

L’OCDE classe la Chine à la 59e place sur 62 en termes de restrictions aux investissements étrangers (la Suisse est 36e). Interrogés, les officiels chinois assurent que leur pays reste ouvert, comme le disait Xi Jinping à Davos. «Pour eux, seul le rapport de force compte, avertit un avocat suisse. Il faut leur résister.» L’Autriche a une idée. «Les Chinois investissent à l’étranger, chez nous. Nous devrions nous en servir comme d’un levier pour nous faire entendre chez eux», propose Martin Glatz, d’Advantage Austria. Le responsable de cette version autrichienne du Swiss business hub se réjouit de la publication du rapport de la Chambre européenne, ou des appels répétés de l’ambassadeur allemand à Pékin, Michael Claus, contre la discrimination des entreprises européennes en Chine. «Pour les petits pays, il est utile que ces grands acteurs haussent le ton», conclut-il.

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