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Saadia Zahidi est membre du comité exécutif du WEF et responsable du rapport sur l'égalité des genres. 
© Oussama Rhaleb/still-images.net

Etude

Pas d'égalité homme-femme avant 100 ans

Pour la première fois depuis que le WEF publie son rapport sur l’égalité des genres, la tendance est à la régression dans tous les domaines, comme l’explique Saadia Zahidi, responsable du rapport, dans une interview

Si on est une femme, il vaut mieux vivre en Islande, aux Philippines ou au Nicaragua qu’en Suisse. Mais c’est pire encore aux Etats-Unis. Les trois premiers figurent dans le top 10 des pays les mieux classés en termes d’égalité des genres, qu’il s’agisse de politique, d’éducation, de santé ou d’économie, selon l’étude annuelle sur la question du Forum économique mondial (WEF) publiée ce mercredi. La Suisse est retombée au 21e rang, tandis que les Etats-Unis ont glissé à la 49e place.

Lire aussi notre éditorial:  Egalité: et si on n'attendait pas un siècle?

Retour en arrière de deux ans

Plus inquiétant, depuis dix ans que l’organisation effectue cette étude, c’est la première fois qu’un recul global est enregistré. L’écart des genres – mesuré en fonction de l’accès à l’éducation, de la santé, de la représentation politique et des opportunités économiques – se situe à 68% (100% étant l’égalité absolue), selon son calcul. Il était l’an dernier à 68,3% et l’année précédente à 68,1%. Il ne s’agit que de quelques dixièmes de pour cent, mais, symboliquement, cela revient à un retour en arrière de deux ans. Surtout, cela remet à encore plus tard le moment où l’égalité sera atteinte: dans 100 ans, alors qu’elle se profilait dans 83 ans lors de l’édition précédente. Les disparités entre régions sont importantes: si cet écart pourrait être comblé en 61 ans en Europe occidentale, il en faudrait 102 en Afrique subsaharienne et 168 en Amérique du Nord.

Lire aussi: Le rapport du WEF sur les genres

C’est au travail que l’écart est le plus marqué: il faudra 217 ans pour atteindre l’égalité des salaires, selon les estimations du WEF. Dans ce domaine, c’est le pire score depuis 2008. En tête, l’Islande a comblé 88% de l’écart des sexes. Le pays se trouve au premier rang depuis neuf ans et continue de progresser. Il a même pris encore un peu d’avance sur le deuxième, la Norvège, qui a vu son pourcentage reculer.

La politique, pire segment

L’égalité des sexes existe dans 27 pays en ce qui concerne l’accès à l’éducation et dans 34 pays pour l’accès à la santé. Seuls six pays ont comblé tout écart dans les deux domaines. Aucun pays n’atteint l’égalité dans la participation et les opportunités dans l’économie, ni dans la politique, cette dernière étant le domaine où les inégalités sont les plus criantes. Mieux classée sur ce point, l’Islande affiche un écart comblé d’un peu plus de 70%.

Un résultat général qui étonne le WEF lui-même: «Il y a une telle logique économique à inclure les femmes dans l’économie que cela devrait suffire à améliorer la situation. Des études le montrent désormais de façon évidente», explique Saadia Zahidi, membre du comité exécutif responsable des secteurs éducation, genres et travail au WEF. Si on ne croit pas à l’égalité pour des raisons éthiques, on peut au moins être motivé par des raisons économiques.»

L'égalité synonyme de gains

Les études citées par l’experte parlent d’un gain de 250 milliards de dollars pour le PIB de la Grande-Bretagne si l’égalité était atteinte. Ce montant est de 1750 milliards pour les Etats-Unis, de 550 milliards pour le Japon, de 320 milliards pour la France et de 310 milliards pour l’Allemagne. C’est vrai aussi pour les pays émergents: la Chine pourrait voir son PIB croître de 2500 milliards en cas d’égalité parfaite. La valeur de l’économie mondiale pourrait elle aussi grimper de façon significative, assure le WEF: «Si l’écart se comble de 25% d’ici à 2025, le PIB mondial pourrait augmenter de 5300 milliards.» Une hausse qui se traduirait aussi par une amélioration des recettes fiscales dans le monde.


Saadia Zahidi: «Si elle ne fait rien, la Suisse se fera encore distancer»

Responsable du rapport et membre du comité exécutif du WEF, Saadia Zahidi explique le recul de l’égalité et donne quelques pistes d’amélioration, notamment pour la Suisse, qu’elle ne trouve pas assez active.

Le Temps: Le rapport fait état d’un recul global. Y a-t-il quand même des progrès?

Saadia Zahidi: Oui. La moyenne régresse, mais plus de la moitié des 144 pays étudiés ont fait des progrès. Le Canada et la France, par exemple, se sont hissés parmi les 20 pays les plus égalitaires. La Bulgarie également, parce que son parlement compte la plus grande représentation féminine du monde. De même, la Grande-Bretagne a fait son retour dans les 20 premiers. Le recul général s’explique parce que de grands pays, la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, qui ont un fort impact sur la moyenne, ont régressé, notamment en raison de changements ministériels.

– Pourtant, on parle de plus en plus des questions d’égalité en général, sans parler du mouvement #MeToo contre le harcèlement. La prise de conscience n’est-elle pas si large?

– Il existe une différence entre la prise de conscience, le momentum et l’action. Nous parlons davantage d’égalité dans tous ses aspects, c’est un changement sain de pouvoir le faire. Il est finalement possible de parler de harcèlement, de femmes à des postes de direction, de politique d’égalité, etc. On peut aussi mettre en avant des «role models» de femmes qui atteignent ces postes à responsabilité car elles sont plus nombreuses. Mais tout cela doit être soutenu par des actions. Il ne suffit pas de compter des femmes aux postes visibles de directrices générales, il faut aussi un département des ressources humaines (RH) qui dispose d’une politique claire d’égalité, qui réfléchisse à comment réintégrer les femmes après un congé maternité, soutenir les carrières prometteuses, entre autres. Cela prend du temps. Et cela se passe en arrière-plan.

– Que fait le WEF dans sa propre organisation pour s’assurer de l’égalité?

– Le Forum a fait des changements dans sa structure RH, amélioré la transparence des salaires – il a obtenu une certification prouvant que les salaires sont égaux – et les chefs d’équipe doivent rendre des comptes sur le développement des talents des deux sexes. Le leadership s’est aussi diversifié ces dernières années.

– La Suisse est retombée au 21e rang, pourquoi?

– Le pays s’était amélioré, mais il recule cette année, notamment parce qu’il n’y a plus que deux conseillères fédérales, contre trois il y a deux ans. Autre problème, les femmes sont trop peu représentées dans les professions techniques. On les trouve dans l’éducation, mais elles ne se déploient ensuite pas dans la main-d’œuvre. La Suisse est l’une des rares économies où un tel écart est visible. En revanche, nous avons observé une légère amélioration vers l’égalité des salaires.

– Avez-vous des recommandations pour la Suisse?

– La Suisse recule en partie parce que les autres continuent à progresser alors qu’elle ne change pas. Prenons l’économie: nous n’avons pas vu grand-chose émerger des discussions pour mieux intégrer les femmes, contrairement aux autres Etats. Les pays nordiques restent aux premiers rangs parce qu’ils continuent de travailler à une plus grande égalité. Ils s’améliorent chaque année. En Suisse, c’est le moment d’agir, qu’on parle de congé paternité, de formation des femmes, de moyens de les garder dans les entreprises ou autre. Sinon, le pays va continuer de se faire distancer.

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