Les marchés ont été autant surpris que partagés à l’annonce de la Banque du Japon qu’elle allait doubler sa masse monétaire et sa détention d’obligations gouvernementales japonaises durant les deux prochaines années pour atteindre un objectif de 2% d’inflation. Si cette politique du 2222 est acclamée par les uns comme permettant enfin au Japon de sortir de sa double décennie de stagnation déflationniste, d’autres y voient plutôt le début de la fin de partie, laquelle aboutira fatalement à une inflation incontrôlée.

Tous s’accordent à dire que c’est une première. Cependant, se pencher sur l’histoire du Japon nous apprend qu’une politique presque similaire fut appliquée dans les années 1930 avec un certain succès… tout au moins au début.

Takahashi Korekiyo fut l’une des personnalités politiques les plus importantes du Japon durant les années 1910-1930. Né à Tokyo en 1854, il passe une partie de sa jeunesse en Angleterre et en Californie. Professeur de conversation anglaise, employé au Ministère de l’agriculture, directeur d’une mine d’argent au Pérou, il entre à la Banque du Japon en 1892 et en devient le gouverneur en 1911. Il fera partie de nombreux cabinets ministériels entre 1913 et 1936, notamment à la Justice et à l’Education. Il occupera même le poste de premier ministre en 1921. Néanmoins, c’est surtout comme ministre des Finances que Takahashi Korekiyo se distingue.

Face à la Grande Dépression qui affecte aussi le Japon au début des années 1930, Takahashi Korekiyo abandonne l’étalon-or en 1931 et se lance dans une politique de grands travaux et de dépenses d’Etat financés par la planche à billets. Ceci trois ans avant le New Deal de Roosevelt et cinq ans avant la publication de la Théorie générale de Keynes.

La reprise est fulgurante. Le Japon est le premier pays à émerger de la Grande Dépression. Pourtant, il y a des revers. La chute du yen rend les entreprises textiles japonaises bien plus compétitives face à leurs concurrentes britanniques et américaines. Du coup, l’Angleterre et les Etats-Unis instaurent des mesures protectionnistes entraînant une chute vertigineuse du commerce international.

De plus, lorsque, à partir de 1934, Takahashi Korekiyo décide de faire des économies budgétaires pour éviter une surchauffe et réduire l’inflation, c’est principalement sur le dos de l’armée. Celle-ci se révolte. En 1936, Korekiyo Takahashi et plusieurs autres politiciens japonais de renom sont assassinés lors d’un coup d’Etat orchestré par de jeunes officiers. Bien que finalement réprimé, ce coup accentua encore un peu plus la militarisation du Japon, avec toutes les conséquences funestes qui s’ensuivirent.

Nul doute que le Japon de 2013 n’est pas celui de 1931; cependant, croire que la nouvelle expérience de la Banque du Japon se fera sans heurts majeurs relève du vœu pieu.

* Chef économiste, UBS