Christian Scheurer et Drilon Buja travaillent habituellement face à face. Veste de costard bleue sur chemise blanche d’un côté, veste de costume quadrillée sur col roulé noir de l’autre. Chez Domicim, agence immobilière qui compte cent collaborateurs dans son bureau de Lausanne, ils se sont organisés de façon à pouvoir échanger en tout temps. Même quand la pandémie implique un tournus entre les collaborateurs. Car Christian, 62 ans, responsable de l’équipe gérance, et Drilon, 26 ans, assistant de gérance, forment un binôme. Le premier a commencé à travailler chez Domicim à peu près lorsque le second a vu le jour.

Les deux exercent en tandem depuis novembre 2018. L’idée? Qu’en janvier 2023, lorsque Christian Scheurer prendra sa retraite, son acolyte le remplace. «Nous avons mis en place ce concept il y a deux ans avec certains profils qui se sont démarqués pendant leur apprentissage, comme celui de Drilon Buja, détaille Sandra de Vito, directrice des services généraux chez DBS Group, dont fait partie Domicim. Nous avons fait un plan de carrière pour assurer le suivi du junior, à travers des formations et un partage d’expérience avec un mentor.» Des rapports réguliers aux ressources humaines permettent de s’assurer du bon fonctionnement du système. Un autre tandem évolue sur un modèle similaire à Yverdon-les-Bains.

Une passation en douceur

Ce travail à deux permet une passation «en douceur», estime Christian Scheurer. «Le grand avantage, c’est qu’aujourd’hui déjà les propriétaires connaissent le nom de Drilon Buja. Au moment du changement, ils ne seront pas surpris.»

Au début de notre entretien, le mentor prend davantage la parole. Mais petit à petit, le jeune homme s’ouvre aussi, et l’échange se transforme soudain en un vif ping-pong. «Christian ne me dit pas: «Je vais t’apprendre ça ou ça.» Pour chaque dossier, on discute.» «Ce sont des cas concrets», reprend Christian. «Exactement!» réagit Drilon. Les deux se disent contents d’avoir le temps, en trois ans, de transmettre et d’apprendre ce qui se fait parfois en un mois pour la reprise d’un poste. «Des demandes de résiliation de bail, par exemple, nous en recevons plusieurs par mois. Drilon a de nombreuses occasions de s’exercer», souligne Christian.

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Et les connaissances acquises sont souvent testées lorsque le tandem est séparé, raconte le junior: «Alors que Christian était en vacances, j’ai dû me rendre chez un locataire à cause d’un dégât d’eau. J’ai fait la première partie du travail, et quand il est revenu on a pu faire le point.» Des débriefings qui permettent de relâcher la pression face à des situations de terrain parfois difficiles à gérer.

Mais le travailleur expérimenté a aussi à apprendre du novice. «C’est motivant de partager son expérience, rapporte Christian Scheurer. Mais en vingt-cinq ans, le métier a évolué: on travaille beaucoup plus avec l’informatique. Comme j’ai appris sur le tard, c’est pratique d’avoir Drilon en face de moi quand j’ai tout à coup un message bizarre qui s’affiche sur mon écran…». Drilon rit, hochant la tête.

Un binôme senior-junior ne risque-t-il pas d’être trop vertical? «Forcément un peu, réagit Tristan Palese, docteur en sciences économiques, spécialisé en leadership. Mais le principe du reverse mentoring existe aussi dans certaines entreprises, où des juniors jouent le rôle de mentors auprès de seniors afin de partager leur expertise. Avoir un modèle est bénéfique, mais dans un binôme le jeune doit aussi amener sa patte, c’est par exemple souvent lui qui a connaissance des nouvelles tendances en matière de management.» Tristan Palese ajoute: «Pour qu’un binôme fonctionne, il faut que les deux soient ouverts. La qualité de la collaboration est plus importante que la collaboration elle-même.»

Des concessions

Car travailler à deux implique aussi certaines concessions: «Il faut accepter de recevoir des remarques, admet Drilon. J’ai l’impression qu’en étant jeune on se braque parfois, avant de réaliser qu’elles sont pour notre bien. Je le sais avec Christian, je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi bienveillant.» La communication s’avère aussi un point essentiel, notent les deux acolytes. «Si l’un répond à un locataire par e-mail sans en parler à l’autre, et que le locataire, fâché, appelle dix minutes après, celui qui prendrait l’appel sans savoir de quoi il s’agit tomberait des nues!» Les deux éclatent de rire: c’est du vécu.

Des rires qui amènent à se questionner sur leurs liens, à 26 et 62 ans. «Il y a la différence d’âge, il ne faut pas se le cacher, mais ça ne nous empêche pas d’aller boire une bière de temps en temps ou de se raconter nos week-ends», relate Christian. Drilon complète: «Ce sont des moments où on discute de tout autre chose que de boulot. Christian est quelqu’un avec qui je m’entends plus que bien, mais ça reste mon supérieur et je respecte notre différence d’âge, ce n’est pas mon pote!» «On ne rentre pas aux mêmes heures, c’est ça!» s’amuse Christian.

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La question de l’âge au travail est délicate: notre vision est stéréotypée, relève Tristan Palese. «On parle souvent de différences entre les générations au sein des entreprises, mais des recherches montrent que les différences de générations [«boomers», millennials, nldr] concernant les valeurs au travail sont parfois surestimées et qu’elles sont souvent plutôt dues à des différences d’âge. Quand on le sait, on peut mieux s’identifier à quelqu’un qui a 20 ans, par exemple, parce qu’on est passé par là. Parler de différences d’âge plutôt que de différences entre les générations favorise la compréhension mutuelle.» Il rappelle aussi qu’un binôme doit avant tout se construire sur une complémentarité de compétences.

En 2023, notre duo complémentaire s’effacera pour laisser Drilon seul aux manettes. Comment les deux appréhendent-ils ce moment? «Le monde professionnel évolue vite. J’ai toujours pensé qu’à un certain âge il fallait laisser la place aux jeunes», répond Christian Scheurer. Puis Drilon Buja: «Je n’ai pas encore trop pensé au moment où je reprendrai le portefeuille de Christian seul. C’est un challenge et c’est stressant à la fois. Mais j’ai été promu gestionnaire d’immeuble, ce qui me permet déjà une position entre deux. Et cette phase de travail en binôme est pour moi hyper…» «rassurante», complète son mentor. «Oui, rassurante», confirme Drilon.