Prévoyance

Le 2e pilier est menacé de disruption

Les rendements attendus ne sont plus que de 2 à 3% à très long terme. Les caisses de pension peinent à s’ajuster et font parfois des pertes. Est-ce la fin du 2e pilier? Faut-il assouplir les règles de placement?

Les caisses de pension souffrent de l’augmentation des réglementations. Elles peinent aussi à intégrer la baisse des espérances de rendement. Cette expression, sans doute technique, est au coeur du 2e pilier. Sa baisse peut provoquer une disruption. Un peu comme Uber et Airbnb dans leur branche. Sa variation se répercute en effet sur le niveau de la rente à travers le taux de conversion, le taux qui transforme l’avoir de vieillesse des assurés en rente. Le taux de conversion dépend en effet du rendement attendu sur les placements (actions, obligations, immobilier) et de l’espérance de vie au départ à la retraite. Plus les rendements attendus des placements sont faibles, plus le taux de conversion est réduit et le montant de la rente modeste.

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«Pour une caisse de pension qui doit définir le niveau des prestations avec un niveau de risque raisonnable, l’attente de rendement a été divisée par deux en 20 ans», observe Pascal Frei, associé auprès de PPC Metrics, à Nyon. Le choix de la caisse de pension consistera, à son avis, soit à augmenter les cotisations, soit à adapter les paramètres techniques au passif de l’institution (taux technique, taux de conversion). Elle n’a pas d’autre choix.

2 à 3% de rendement à long terme

Comment en est-on arrivé là? «Il existe différentes approches pour évaluer l’espérance de rendement, qui toutes se fondent sur le niveau des taux d’intérêt à long terme (appelé taux sans risque). Ce dernier est négatif alors qu’il était à 4% il y a 20 ans», indique Pascal Frei. L’espérance de rendement du portefeuille moyen d’une caisse de pension n’est plus que de 2 à 3%, contre 3 à 4% il y a cinq ans, avertit PPCmetrics.


L’impact de la baisse du taux sans risque se répercute dans une même ampleur sur toutes les classes d’actifs. Par exemple, l’espérance de rendement de l’immobilier n’est plus que de 1 à 2% et non plus de 6%, selon PPC Metrics. Au moment où chacun a une opinion forte sur le rendement immobilier, cela peut paraître pessimiste. «Mais le maintien d’une attente de 4% sur l’immobilier suppose une poursuite de la hausse des prix ces 10 à 15 prochaines années et des loyers constants ou en hausse», précise l’expert. «Si l’on veut être conséquent, on doit anticiper un jour ou l’autre une baisse du portefeuille immobilier. Credit Suisse l’estime à 3,4%, la BCV à 2,5 à 3%.

Rendement négatif à long terme dans les obligations

Les obligations occupent plus du tiers des portefeuilles des institutions. Mais il ne faut guère compter sur elles pour alimenter les rentes. L’espérance de rendement obligataire à cinq ans est négative (-1 à 1,5% par an), selon Iwan Deplazes, responsable de l’asset management et des produits Swisscanto Invest auprès de la Banque Cantonale de Zurich (ZKB). Andréas Jaggi, conseiller en stratégie chez Credit Suisse l’estime à -0,3% sur 5 à 10 ans, la BCV entre 0 et 0,5%. Le haut de la fourchette ne serait atteint que si la normalisation correspondait au scénario «optimiste» et se traduisait par une hausse rapide du rendement à dix ans à 2,5% en trois ans, selon Fernando Martins da Silva, stratégiste et directeur de la politique d’investissement à la BCV.

«L’espérance de rendement diminue, mais les caisses de pension ne devraient pas surréagir», avertit la BCV. La crise de 2008 a frappé les pays consommateurs, celle depuis 2012 les pays producteurs, mais un rééquilibrage est en cours tant de la demande que de l’offre. «Malgré une croissance de 2%, les Etats-Unis parviennent à réduire leur taux de chômage», observe le stratégiste de la banque.

Pour les actions, il y a 20 ans, l’espérance de rendement atteignait 8%, aujourd’hui 4%, selon Pascal Frei. Credit Suisse l’estime à 4,4% pour les actions, la BCV à 5-6% par an en francs suisses. «Le système doit intégrer non seulement la baisse de l’espérance de rendement, mais aussi un possible arrêt voire un retournement du présent cycle haussier des actions suisses du SMI qui dure depuis août 2011», avertit Alexandre Michellod, responsable du secteur prévoyance professionnelle auprès d’Edmond de Rothschild (Suisse).

La variation de l’espérance de rendement modifie par exemple le besoin de rendement de la caisse de pension. Celui-ci dépend du rapport démographique entre actifs et rentiers. Les assurés actifs rémunèrent leur avoir de vieillesse (au minimum) au taux d’intérêt minimal défini par le Conseil fédéral. Ce taux est passé de 1,75% en 2015 à 1,25% pour 2016. Pour leur part, les assurés rentiers sont rémunérés au taux technique, lequel est souvent très supérieur.

Certaines institutions font des pertes

La caisse de pension qui, avant la baisse de l’espérance de rendement, était à l’équilibre entre le besoin de rendement et l’attente de rendement, devra baisser son taux technique si elle veut maintenir l’équilibre, puis réduire son taux de conversion, selon Pascal Frei. Si elle ne le fait pas, elle fera des pertes techniques chaque fois qu’un actif prendra sa retraite en rente puisque le taux de conversion sera non-actuariel. Il ne sera pas lié au taux technique. «Beaucoup de caisses sont dans cette situation et préfèrent repousser le problème», constate l’associé de PPCmetrics. Certaines institutions baissent le taux technique pour reconnaître une situation délicate, mais n’adaptent pas le taux de conversion dans les mêmes proportions, ou l’adaptent mais avec un décalage. «Ces caisses font des pertes techniques durant des années», indique-t-il. De l’avis de Pascal Frei «une majorité de caisses enregistrent des pertes actuellement en Suisse romande à cause de ce déséquilibre».

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La situation ne favorise en rien le rapprochement du premier et du deuxième pilier, selon l’associé de PPCmetrics. «Ce n’est pas parce que l’espérance de gain est de 1% par an pour les 10 prochaines années qu’il faut abandonner le système», lance-t-il. «Le deuxième pilier est largement plus attractif. Il reste bien géré et coûte trois à quatre fois moins que si l’argent était confié à une banque par un assuré», note-t-il. Le gain réel du 2e pilier est de 1,5% sur une période de 40 ans et dépasse le rendement d’un système de répartition comme l’AVS.

«Non, ce n’est pas la fin du 2e pilier! Le système doit simplement s’adapter à ce nouveau cycle économique en se basant notamment sur un taux de conversion plus bas», renchérit Alexandre Michellod.

Au cours des 10 dernières années, les caisses ont accru la prise de risque à travers un relèvement de la pondération en actions pour faire face à la baisse des taux. Selon PPCmetrics, elles ne veulent toutefois pas prendre un pur risque actions et choisissent d’autres types de risques, comme l’immobilier international, les infrastructures ou d’autres alternatifs. Ces placements sont toutefois relativement illiquides.

Différences entre Romands et Alémaniques

Deux visions s’affrontent. Certains affirment qu’avec un rendement insuffisant, on décrédibilise le deuxième pilier. Une autre école avance que si les promesses de rendement sont impossibles à tenir, on décrédibilise le deuxième pilier. «C’est un combat des cultures, qui oppose aussi la Suisse romande et la Suisse alémanique», selon Pascal Frei.

Une solution consisterait à réduire les contraintes de placement (OPP2). «Dans mon expérience, une des raisons (pas la seule, bien sûr) du succès de la «Silicon Valley» tient justement au fait que les fondations américaines ne sont pas sujettes à de telles limitations réglementaires.» indique Theodore Economou, président du comité de placements des Fondations de prévoyance Lombard Odier. Plutôt que de faire une distinction arbitraire entre types de placements, l’OPP 2 devrait, à son avis, encourager les caisses de pensions à investir librement de façon à maximiser le rendement attendu des placements. Il déplore par exemple que l’OPP2 n’autorise de placer que 15% en alternatifs. «Les possibilités de placements en alternatifs sont nombreuses et souvent attrayantes», indique-t-il. Pourtant, elles sont en compétition entre elles pour seulement une partie modique (15%) des actifs d’une caisse. D’où il résulte, logiquement, que le financement des start-up finit par ne constituer en général que moins de 1% des placements d’une caisse de pensions suisse. Or le rendement de la fondation (endowment) de Yale University atteint 10% par an sur 10 ans. Il place 49,7% en alternatifs, dont 16% en capital-risque et sa performance y atteint 18% depuis dix ans, grâce à Uber et Airbnb!


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