La semaine de 35 heures défraie la chronique en France et suscite l'ire des camionneurs. En Suisse, par contre, le sujet est à peine évoqué. Avec une moyenne de 41,9 heures de travail hebdomadaire, les Suisses font pourtant partie du peloton de tête européen. Le modèle français pourrait-il s'appliquer dans notre pays? C'est la question qu'a évoquée, jeudi à Zurich, Econova, un des leaders du placement de personnel et spécialiste du marché du travail.

La loi sur la semaine de 35 heures est entrée en vigueur le 1er janvier 2000 en France (lire LT du 6 janvier 2000). Elle concerne toutes les entreprises de plus de 20 salariés. Pour celles de taille plus modeste, elle sera applicable dans deux ans. Selon la loi, les entreprises qui diminuent le temps de travail d'au moins 10% et augmentent leur effectif d'au moins 6% reçoivent une aide de l'Etat pendant cinq ans sous la forme d'un forfait et d'une diminution des charges sociales. Par ce biais, le gouvernement français vise la création de 500 000 emplois d'ici à l'an 2002.

«Cette loi est complexe et pose beaucoup de problèmes», note Dominique Besson, directeur d'Econova France. A ce jour, plus de 20 000 accords entre direction et syndicats ont été signés, ce qui concerne environ 2,5 millions d'emplois. Les emplois créés ou préservés sont évalués à 150 000. Alors que les spécialistes s'accordent à dire que cette nouvelle loi s'applique plus facilement aux grandes entreprises, ce sont surtout des PME qui s'y sont soumises. Ainsi, 41% des accords ont été signés par des firmes de moins de 20 salariés, alors que les entreprises de plus de 1000 employés ne représentent que 1% de ces accords. Certes, de nombreuses PME ont été motivées par les aides de l'Etat.

Cette nouvelle loi soulève encore de nombreuses questions. La création d'emplois est-elle due à la loi ou à la conjoncture? Que va-t-il se passer si la reprise économique ne dure pas? En réduisant le temps de travail sans baisser les salaires, le coût global du travail augmente. Les entreprises françaises ne vont-elles pas perdre en compétitivité? Les cadres dirigeants n'étant pas soumis à la loi, n'y a-t-il pas un risque de voir le fossé se creuser entre les salaires des managers et ceux des employés?

De quoi rendre Rolf Erny, directeur d'Econova Suisse, sceptique. Selon lui, ce modèle ne peut pas s'appliquer à la Suisse. «Dans le secteur privé helvétique, caractérisé par les PME, la réduction du temps de travail pour créer des emplois se heurte à d'étroites limites, indique-t-il. En effet, les entreprises sont trop petites pour répartir judicieusement le travail existant entre un effectif plus important.» Il ajoute que la réduction du temps de travail engendre une augmentation des coû ts, donc une perte de compétitivité. Or, dans le contexte actuel de concurrence accrue, la Suisse ne peut pas se le permettre.

Certaines entreprises comme les Transports publics genevois ou les CFF ont pourtant réduit avec succès la durée de travail hebdomadaire. Il est vrai que ces expériences ont été rendues possibles car le travail est homogène – un conducteur peut être indifféremment remplacé par un autre – et l'entreprise a une taille critique assez importante pour répartir la masse de travail.

Autre obstacle: les cadres. Selon Rolf Erny, la perspective de créer plus de postes de cadres avec la réduction du temps de travail est séduisante, mais peu réaliste. S'inspirant de son expérience au sein d'Econova, il remarque qu'il est difficile de partager tous les postes de cadres. Il faudrait en effet élaborer des solutions permettant un transfert sans accroc de l'activité d'un cadre à l'autre. L'exemple développé aux Pays-Bas montre pourtant que c'est possible: un employé travaille le matin et transmet le témoin l'après-midi à son collègue.

Si la France a choisi la voie légale, la Suisse devrait privilégier des solutions négociées entre partenaires sociaux, indique Rolf Erny. De plus, le contexte économique actuel est très différent de celui qui a vu naître la loi française.

En France, c'est en effet le fort taux de chômage, supérieur à 10%, qui a entraîné la mise en place des 35 heures. Or, les chiffres du chômage en Suisse (2,7% en décembre) s'affichent à la baisse depuis plusieurs mois. Dans ce contexte de reprise, l'initiative déposée par l'Union syndicale suisse – demandant une semaine de travail de 36 heures – semble avoir peu de chances d'aboutir.