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Simona Scarpaleggia. (Dominic Büttner)

Interview

Avoir 50% de cadres femmes? «A Ikea, ce n’était pas difficile»

Simona Scarpaleggia, directrice d’Ikea pour la Suisse, a instauré une politique de parité qui a été reprise à l’échelle du groupe. La responsable explique aussi les changements induits par la vente sur Internet pour les magasins d’ameublement et comment la stratégie a été adaptée

Simona Scarpaleggia est en Suisse depuis 2010, date à laquelle elle a pris la responsabilité des magasins Ikea pour l’ensemble du pays, historiquement important pour le groupe suédois. Elle connaissait déjà le groupe, par son expérience en Italie, moins la Suisse, dont les clients possèdent des caractéristiques distinctes de leurs homologues italiens. Elle a empoigné le défi d’Internet et du franc fort qui touche Ikea comme tous les secteurs de la vente de détail. Et elle s’est fait connaître pour sa politique de parité parfaite entre hommes et femmes aux postes de cadres. Une politique qui a tellement bien fonctionné qu’elle a été reprise à l’échelle du groupe et qui lui vaut de participer à des initiatives des Nations unies pour défendre le rôle des femmes dans l’économie.

Que représente la Suisse pour le groupe Ikea?

Simona Scarpaleggia: C’est le premier pays où l’entreprise a ouvert, hors de la Scandinavie. Elle a choisi Spreitenbach, près de Zurich, qui est aujourd’hui le plus grand magasin du pays en surface (36 000 mètres carrés) et toujours notre centre administratif. Au moment de se lancer, pour le fondateur, qui résidait déjà en Suisse, il était clair que réussir ici serait le signe qu’on peut réussir partout ailleurs. Le test a donc été effectué avec l’inauguration du premier magasin en 1973. Vous connaissez la suite. Aujourd’hui, nous ne sommes évidemment pas le plus gros marché, surtout si on compare avec l’Allemagne ou les Etats-Unis, mais nous ne sommes pas négligeables. Sur les 24 pays où Ikea est présent, nous sommes 12e.

– Pourquoi la Suisse était-elle si particulière aux yeux du fondateur?

– Parce que les Suisses sont exigeants et parce que la relation avec les clients est particulière. Il existe un rapport de confiance. Et ils ne sont pas simplement exigeants par principe, mais parce qu’ils sont bien informés. Ils ne veulent pas forcément le moins cher, mais ils veulent de la qualité. Ils cherchent les bonnes affaires. Le rapport qualité/prix est essentiel. Ils se montrent aussi sensibles à la durabilité, même si ce concept est plus récent. Je viens d’Italie, le marché est très différent, très polarisé entre des clients qui ont peu de moyens et qui veulent des produits bon marché et des clients qui ont des moyens et veulent du design sans avoir peur de mettre le prix.

– Désormais, Ikea Suisse est important à l’échelle du groupe aussi pour d’autres raisons. En arrivant à la tête d’Ikea, vous avez décidé d’appliquer une politique d’égalité des sexes dans l’accès aux postes de cadres. Ceux-ci doivent être représentés par 50% de femmes et 50% d’hommes. Le but a été atteint, était-ce difficile?

– J’ai toujours pensé que c’était important, donc j’y ai consacré de l’énergie en arrivant. Cela n’a pas du tout été difficile. Mais je dois avouer que je suis partie avec une bonne base – il y avait déjà des femmes cadres – et l’état d’esprit était favorable à cette politique. C’est devenu une politique pour l’ensemble du groupe, qui s’est aussi fixé l’objectif d’atteindre 50% de cadres féminins, de même que l’égalité salariale d’ici 2020. C’est à la fois ambitieux et réjouissant, parce que cela signifie qu’on a déjà fait beaucoup de chemin.

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– On entend souvent dire des patrons qu’ils aimeraient nommer davantage de femmes cadres, mais qu’ils n’en trouvent pas. Ce n’est donc pas si difficile d’en trouver?

– Il faut créer les conditions pour que cela soit possible. Mais il faut aussi savoir qu’il existe un biais pour que les hommes atteignent les postes de cadres et en être conscient. Vous vous trouvez face à une liste de candidats masculins, demandez-vous pourquoi? Les femmes constituent la moitié de l’humanité, elles font des études et elles travaillent. C’est une question statistique plus encore qu’idéologique.

– Pourquoi avez-vous décidé de vous engager pour cette cause?

– C’est une question de droits humains, mais ce n’est pas tout. Il existe aussi un argument purement économique: pourquoi se couper de la moitié des talents? Plus de talents, c’est de meilleurs résultats pour l’entreprise. En outre, chez nous, 80% des clients sont en réalité des clientes. Dans presque tous les ménages, ce sont elles qui prennent les décisions. Ne pensez-vous pas qu’il faut aussi que des femmes réfléchissent aux produits et aux offres qu’on leur fait? La mixité, mais pas seulement de genres, aussi de nationalité est essentielle dans les sphères dirigeantes. Sur les dix personnes qui constituent mon équipe de direction, il y a six nationalités. En Italie, j’ai fait l’expérience d’être la seule femme dans des comités de direction. J’avais l’air d’une extraterrestre.

– Que pensez-vous de la demande du Conseil fédéral d’introduire des quotas de femmes dans les conseils d’administration?

– Je ne suis pas opposée aux quotas. Vous savez, l’important, c’est de parler de ces sujets. Les gens en prennent conscience et la situation peut évoluer et faire boule de neige. Mais les quotas ne constituent pas la solution à eux seuls. Il est très important d’avoir une politique pour encourager les talents, les former. Ensuite, les conseils d’administration n’auront plus besoin de quotas, ils seront automatiquement plus mixtes. Je ne veux pas spécialement parler des quelques-unes qui pourraient entrer dans des conseils, je veux parler du grand nombre qui pourrait être cadres. C’est une question de société, pas seulement de direction. Elles ont accès au travail, mais dès qu’il s’agit de postes à responsabilité, elles ont tendance à disparaître. La maternité joue un rôle là-dedans. Mais, soyons clairs, les femmes ne s’absentent que quelques mois et ce n’est pas parce qu’elles le font qu’elles perdent leurs compétences, elles ne deviennent pas stupides après coup!

– Que faut-il pour que cela change?

– Plus de flexibilité dans l’organisation du travail, une plus grande ouverture au travail à temps partiel, qui puisse s’appliquer aux hommes aussi.

– En chiffres, comment s’est passée l’année 2016 pour Ikea?

– Il faut savoir que notre année comptable se déroule de septembre à août. Sur cette dernière période, nous avons enregistré un très bon résultat, au-dessus de nos attentes. Notre chiffre d’affaires a augmenté de 3,1%, ce qui est particulièrement remarquable dans notre marché, où la plupart des acteurs affrontent des difficultés. Notre résultat est d’autant plus réjouissant que les volumes ont augmenté alors que nous avons également baissé les prix de nos produits.

– Quelles sont les perspectives pour l’année en cours?

– Chaque année est un recommencement. Et tout change vite. Nous devons toujours plus travailler à l’amélioration de l’expérience des clients. Leurs comportements changent, partout dans le monde. D’une part, en raison du développement du commerce en ligne. Nos ventes sur Internet ont crû de 40% et continuent d’enregistrer une croissance à deux chiffres. C’est valable pour tout notre secteur. Le Black Friday a été décevant dans les magasins, mais il a été un succès sur Internet. D’autre part, les clients sont prudents, parce que l’environnement actuel est fait d’incertitudes, politiques ou économiques. Ils ont tendance à choisir d’attendre, plutôt que de consommer.

– Comment êtes-vous affectés par le franc fort?

– C’est un défi. Si l’on parle de la fin du taux plancher, en janvier 2015, elle a conduit à une baisse de fréquentation de nos magasins, de façon dramatique. Les clients sont allés acheter à l’étranger. Ils le font encore, mais dans une moindre mesure. Nous avons ajusté nos prix et je suis confiante qu’ils sont désormais au niveau approprié. Cela n’empêche pas que nous devons travailler sur l’expérience du client. Il ne vient pas juste acheter un produit, il doit passer du bon temps.

– Vous mentionnez le développement du commerce en ligne. Le secteur de l’ameublement est-il vraiment affecté? Les clients ne préfèrent-ils pas voir les objets?

– Pour l’instant, les ventes sur internet correspondent à 5% de nos ventes totales. Mais ce n’est pas anodin: la croissance est forte et, à ce niveau, elles rattrapent les ventes du plus petit magasin physique de Suisse. C’est donc une opportunité pour nous et nous devons la saisir en investissant et en nous adaptant.

– Qu’est-ce que l’utilisation du site vous apprend sur vos clients?

– Ils utilisent surtout leur téléphone, beaucoup plus que leur ordinateur pour consulter notre site. Et, fait intéressant, ils commandent sur le site surtout quand ils sont dans le magasin. Ils regardent les produits, mais veulent éviter de devoir aller les chercher, faire la queue à la caisse ou veulent être livrés.

– Pendant longtemps, Ikea a choisi d’appliquer des tarifs plutôt dissuasifs pour les livraisons, pour inciter les consommateurs à transporter leurs achats eux-mêmes. Le développement du commerce en ligne oblige-t-il à changer cette politique?

– C’est vrai, le concept d’Ikea est le suivant: vous faites votre part, nous faisons la nôtre et nous pouvons maintenir des prix bas. Emporter soi-même ses achats reste meilleur marché. Nos tarifs de livraisons sont concurrentiels, nous avons investi pour les rendre intéressants. Mais il y a des limites: nous sommes en Suisse et les sociétés avec lesquelles nous travaillons appliquent aussi leurs tarifs.

– Ikea teste des plus petits magasins dans les centres-villes. Est-ce au programme ici aussi?

– Oui, l’évaluation est en cours. La filiale allemande en a ouvert un à Altona, près de Hambourg. Nous n’excluons pas de le faire ici, mais pas dans l’immédiat. Il faut savoir que ces magasins ne sont pas si petits. A Altona, il s’agit de 18 000 mètres carrés. Nos magasins en Suisse font entre 13 500 (Grancia) et 36 000 mètres carrés (Spreitenbach).

– Qu’en est-il du nombre de magasins en Suisse?

– Nous en comptons neuf et nous sommes satisfaits de ce chiffre. Nous réfléchissons plutôt à mettre en place des zones de pick-up pour que les clients qui commandent sur Internet puissent aller chercher facilement leurs produits. Le marché change plus rapidement qu’aucune entreprise ne peut l’imaginer. Il faut constamment s’adapter.

– La technologie évolue aussi. Dans quelle mesure, l’utilisez-vous? Pour traiter les données? En installant des beacons, ces petits émetteurs qui permettent d’envoyer des messages à des smartphones pour proposer des bons de réduction, par exemple?

– Nous n’utilisons pas de beacons. Nous avons déjà beaucoup d’informations grâce à notre site et à notre communauté. Ikea Family compte 1,35 million de membres en Suisse. Cela nous permet d’avoir un dialogue avec les clients, d’entendre leurs remarques. Ils peuvent tester le site, donner des notes aux produits, etc. Nous utilisons aussi les réseaux sociaux.


Bio Express

1960: Naissance en Italie

1988: Directrice des RH de C.E.I.

1994: Directrice des RH de Sara Lee DE pour l’Italie

2000: Directrice RH Ikea Italie, puis vice-directrice générale d’Ikea Italie en 2007

2010: Directrice générale d’Ikea Suisse

2016-2017: Co-Chair de la première initiative des Nations unies sur l’autonomisation économique des femmes

Note: La question sur Conforama a été enlevée, Conforama n'ayant pas quitté la Suisse, contrairement à ce qui était dit dans la version originale de l'interview.

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