Leonid Nevzlin apparaît comme le principal bénéficiaire de la condamnation de Moscou – lundi par un tribunal arbitral siégeant à La Haye – à verser 50 milliards de dollars aux propriétaires de Yukos, le géant pétrolier aujourd’hui disparu. Ancien associé de Mikhaïl Khodorkovski réfugié en Israël, cet homme de 54 ans est propriétaire des 7/10es de Group Menatep Limited, ou GML – une émanation de la structure via laquelle l’oligarque déchu détenait 60% de Yukos. Ceci lui donne droit à 3,5 milliards de dollars, appelés à être saisis auprès de l’Etat russe.

Par l’intermédiaire de ses porte-parole, Mikhaïl Khodorkovski a confirmé lundi qu’il «n’était pas partie prenante de ces poursuites» et qu’il «ne cherchait pas à obtenir un bénéfice financier de ce résultat». Libéré en décembre dernier après avoir purgé une peine de 10 ans pour «vol et évasion fiscale», l’ex-homme le plus riche de Russie avait transféré l’ensemble de ses parts à Leonid Nevzlin dès 2005. Résidant en Suisse depuis cet hiver, il a regretté que «la récompense provienne des caisses de l’Etat [russe] et non des poches des mafieux liés au pouvoir et des oligarches de Poutine».

Parmi les autres bénéficiaires de la compensation, encore virtuelle, figurent ses autres partenaires, à commencer par son ex-bras droit Platon Lebedev. Libéré en janvier, ce dernier ne peut quitter le ter­ritoire russe. Mikhaïl Brudno et Vladimir Dubov, sont, quant à eux, réfugiés en Israël. Vassili Shaknov­ski est de son côté dans la région lausannoise, depuis qu’il a réussi à échapper aux geôles russes en 2003 en payant une amende de 1,8 million de dollars. Selon l’agence Bloomberg, les 2,7 milliards de dividendes payés par Yukos au titre de l’année 2002 et des neuf premiers mois de 2003 a permis à ces cinq hommes de rester multimillionnaires après la chute du groupe.

Publiées lundi, les 665 pages de la décision rendue par un tribunal dont l’un des arbitres est l’avocat genevois Charles Poncet condamnent «un assaut d’envergure» de l’Etat russe visant à «acculer Yukos à la banqueroute» et à «s’approprier ses actifs» tout en «soustrayant Monsieur Khodorkovski de l’arène politique». La Russie a annoncé lundi qu’elle ferait appel d’une condamnation atteignant les deux tiers de la valeur boursière actuelle de la compagnie pétrolière d’Etat Rosneft. Cité par les agences de presse Itar-Tass et AFP, le ministre russe des Finances, Sergueï Stortchak, a évoqué «une procédure d’annulation», estimant que le tribunal arbitral «n’était pas compétent». Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a indiqué de son côté que Moscou utiliserait «toutes les options juridiques disponibles».

Contacté lundi, Tim Osborne, le directeur exécutif de GML, se ­réjouit de «la fin d’une expédition qui aura duré dix ans», qui visait notamment à faire reconnaître l’illégalité du transfert à la fin de 2004 des principaux champs pétrolier de Yukos au sein de la compagnie d’Etat Rosneft. Près de 60 millions de dollars d’honoraires – sans compter les 6 millions de frais de fonctionnement du ­tribunal arbitral – ont été mobilisés par les défenseurs des associés de Mikhaïl Khodorkovski. A l’origine, ces derniers revendiquaient 103 milliards de dollars, une somme correspondant à ce qu’est censé valoir aujourd’hui Yukos. Se basant sur un chiffre équivalent, le tribunal d’arbitrage a ainsi estimé à 65 milliards de dollars les parts revenant aux cinq associés de Khodorkovski. Les attendus de leur décision révèlent que les arbitres ont ensuite rogné les dédommagements exigibles d’un quart – pour arriver à 50 milliards – afin de refléter la «contribution» des plaignants «aux préjudices qu’ils ont eux-mêmes subi de la part de la Fédération de Russie». Et notamment les tours de passe-passe fiscaux auxquels le groupe s’adonnait via Chypre à la fin des années 1990. «Nous n’acceptons pas cette dernière conclusion mais nous nous plions à la décision du tribunal», réagit Tim Osborne.

L’avocat britannique admet que l’exécution de la décision – c’est-à-dire le paiement par la Russie – «pourrait prendre une autre décennie». Le stratège de cette guerre judiciaire admet qu’une quinzaine de professionnels travaillent dans cette quête et que leurs effectifs «seront appelés à croître». Ceux-ci sont susceptibles de se présenter devant les tribunaux de 158 Etats pour faire appliquer la décision. Le groupe pétrolier Rosneft «n’est pas nécessairement la cible première», poursuit Tim Osborne, soulignant que, pour le tribunal de La Haye, les dédommagements doivent d’abord provenir «d’émanations de l’Etat» et non «d’entreprises contrôlées par l’Etat». Dans tous les cas, Moscou commencera à voir des intérêts de retard courir à partir de l’an prochain.