Il y a un an, un tsunami monétaire s’abattait sur le pays. Prenant la planète finance par surprise, la Banque nationale suisse (BNS) renonçait à défendre le taux plancher de 1,20 franc pour 1 euro. Le marché des changes perdait la tête et la Suisse de l’économie criait son effroi.

Un an plus tard, le pays ne se porte pas aussi mal que redouté. Nombreux sont ceux qui prédisaient un effondrement des commandes de l’étranger et une plongée en récession. «Le franc fort a pesé sur l’économie, mais les effets ont été moins néfastes que prévu après le 15 janvier», a encore souligné mardi Andréa Maechler, membre du directoire de la BNS.

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La décision de la banque centrale a tout de même provoqué des dégâts: le pays compte par exemple 11 000 chômeurs de plus qu’en décembre 2015. Le PIB a presque stagné l’an dernier, certaines branches souffrent bien plus que d’autres et, à cause de la force du franc, les signes et la crainte d’une désindustrialisation refont surface. L’annonce de Genera Electric, mercredi, qui prévoit de supprimer 1300 emplois en Suisse, est encore venue alimenter ces inquiétudes.

Quelles sont les réponses? Pendant cette année sans taux plancher, mais avec une BNS qui continue de lutter contre l’appréciation du franc, les idées sur la façon de sortir la Suisse de ce mauvais pas se sont multipliées. Certaines – rétablir un taux plancher – sont improbables. D’autres – créer un fonds souverain – reviennent régulièrement, sous différentes formes plus ou moins abouties. Puis, il y a toutes celles qui font leur chemin et qui deviennent, au fil des mois, des propositions décentes.

La BNS, elle, est à l’écoute: «La direction générale est très au courant des débats liés de près ou de loin à sa politique monétaire, confirme son porte-parole, Walter Meier. Elle est aussi régulièrement informée des préoccupations des entreprises grâce à nos huit délégués régionaux».

Ces discussions publiques influencent même, parfois, les interventions des membres du directoire. «Quand l’idée du fonds souverain a été lancée la première fois, poursuit Walter Meier, Thomas Jordan avait pris position peu après, en juin 2012, pendant une conférence de presse». C’était pour dire que lui, président de la BNS, avait pris note de cette proposition. Et qu’il s’y opposait. Ce qui n’a pas empêché cette idée de renaître à plusieurs reprises.


1. Le chômage partiel (option qui a ses limites)

Après le choc monétaire, le recours facilité au chômage partiel a été l’une des premières mesures de soutien décidées par le conseiller fédéral en charge de l’économie, Johann-Schneider Amman. Celui-ci a d’ailleurs décidé d’augmenter la période d’octroi de 12 à 18 mois, mercredi. Un geste applaudi par les milieux économiques, sachant que les RHT (réductions d’horaires de travail) s’étaient avérées très utiles en 2011 déjà.

6000 personnes concernées

Conséquence: le recours à ce tampon conjoncturel a triplé en une année. À la fin du mois d'octobre 2015 (derniers chiffres disponibles), il concernait 6000 personnes dans 563 entreprises. Les heures perdues atteignent le chiffre de 360 000. «On aurait pu prévoir une progression encore plus accentuée, relativise Bruno Parnisari, le chef du secteur conjoncture au Seco. C’est sans doute lié au fait que les entreprises qui souffrent de l’appréciation du franc ne partent pas de l’idée qu’une correction aura lieu durant les prochains mois. Le chômage partiel est un instrument idéal pour faire face à des chocs conjoncturels ponctuels et de courte durée. Pour des chocs de plus longue durée, d’autres mesures sont nécessaires».

Sur ce dernier point, le débat est ouvert. Du côté de l’Union syndicale suisse (USS), on milite pour l’introduction de deux nouvelles mesures. Les syndicats veulent forcer les entreprises à annoncer les postes ouverts aux offices de chômage. «C’est obligatoire dans une dizaine de pays en Europe. Et cela porte ses fruits», assure Daniel Lampart, le chef économiste de l’USS. Deuxième proposition: renforcer la protection des salariés âgés et fidèles à leur entreprise. Un projet qui va à l’inverse de la tendance de nombreux pays européens cherchant à réformer et à flexibiliser leur marché du travail. «Cette protection existe dans certaines CCT en Suisse, ainsi qu’aux Pays-Bas ou en Allemagne, par exemple. Cela ralentit un peu les embauches, mais cela limite aussi les licenciements. Cette mesure n’a pas d’effets négatifs sur le taux de chômage», selon Daniel Lampart.


2. Un nouveau taux plancher

L’Union Syndicale Suisse «constate que les espoirs de la BNS, selon lesquels le franc se dévaluerait pendant l’année 2015, ne se sont pas réalisés». Daniel Lampart, demande de réintroduire un taux plancher afin «que les salaires et les emplois soient protégés».

Selon lui, la priorité consiste à définir «un cours explicite, et non pas implicite», précise-t-il. La BNS, depuis le 15 janvier 2015, a en effet continué d’intervenir lors d’excès haussiers du franc. Mais sans communiquer d’objectif. «Avec un cours plancher à 1,10 ou 1,15 franc vis-à-vis de l’euro, la situation serait meilleure qu’aujourd’hui sans taux plancher», explique l’économiste. Il ajoute «ne pas indiquer à quel niveau il devrait s’établir. Nous n’avons pas exigé un plancher à 1,30 franc», souligne-t-il.

L'idée d'un arrimage multiple

Pour les syndicats, le cours plancher est l’instrument «le plus efficace». Il l’est par exemple davantage que l’idée d’un fonds souverain. «De toute manière, au vu des placements de la BNS, la Suisse dispose déjà d’un fonds souverain», indique Daniel Lampart. Les intérêts négatifs peuvent faciliter la mise en œuvre de son objectif de cours, mais, selon l’USS, ils «ne produisent que des effets limités, comme la surévaluation persistante du franc depuis des mois le montre».

Certains experts monétaires proposent pour leur part un plancher par rapport à un panier de monnaies et pas seulement avec l’euro. Le plus célèbre, au plan international, est le Bâlois Peter Bernholz. Il évoquait en mai dernier un arrimage à 1,14 franc contre l’euro et 1 franc contre le dollar. Très critique à l’égard des taux négatifs, il motive son appel par la décision de nombreuses banques centrales d’accroître fortement leur masse monétaire.


3. Un plan de relance (inefficace?)

Lors de situations de crise économique, la Confédération, bien que réticente par principe à toute intervention dans l’économie privée, a parfois utilisé l’instrument du plan de relance. Le dernier d’entre eux, décliné en plusieurs volets de «mesures de stabilisation», s’est déroulé entre fin 2008 et début 2010.

Un tel programme n’est pas à l’ordre du jour en ce moment pour faire face à la situation économique complexe créée par la décision de la BNS d’abandonner le taux plancher, réduisant la compétitivité de la Suisse face aux pays de la zone euro. Pourquoi? La principale raison réside dans le faible effet multiplicateur qu’aurait aujourd’hui le déblocage de plus d’un milliard de francs de crédits, principalement dans la construction, comme cela avait été le cas en 2009.

Une crise structurelle

La crise est en effet davantage structurelle, à cause d’une productivité stagnante et de faibles investissements dans l’innovation, que conjoncturelle. Le taux de chômage, en augmentation, n’est plus fortement modulé par des facteurs saisonniers. L’économie suisse tourne à deux vitesses. Des secteurs se portent bien et d’autres souffrent. Les exportations de médicaments prennent l’ascenseur alors que celles de l’industrie des machines s’écrasent. Sur le marché intérieur, la construction a légèrement diminué avant de se stabiliser à un haut niveau historique, alors que le commerce de détail est durement frappé par le renforcement du franc. Difficile d’agir dans ces conditions.

La Confédération ne mène pas de politique industrielle. Elle dispose de quelques compétences en matière conjoncturelle qu’elle met généralement en œuvre par l’anticipation de projets de construction. Or, comme ce secteur se porte relativement bien et que le stimuler aggraverait le risque de bulle immobilière créé par le niveau très bas des taux hypothécaires, la méthode du plan de relance par le bâtiment ou les infrastructures n’est pas la bonne.

De plus, même lorsque la crise était conjoncturelle et non structurelle, l’effet retard de relance par ces programmes a été fortement critiqué. Le dernier mis en place aurait dû soutenir la conjoncture en 2009, mais il l’a fait en 2011 alors que la crise était passée. Le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) prévoit une croissance de 1,5% cette année, et de 1,9% l’an prochain. Sans recourir à un plan de relance.

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4. L’innovation comme antidote

Encourager le progrès permettrait d’affronter le franc fort. Raison pour laquelle la Confédération exonère depuis cet été certaines PME exportatrices de leur participation financière aux projets de recherche et de développement subventionnés.

Ainsi, les entreprises réalisant quelque 50% de leurs ventes à l’étranger, ne doivent plus débourser la moitié du coût total de leurs initiatives d’innovation, en plus du versement en liquide de 10% du subside fédéral.

Stimuler l'élan

En marge de cette mesure visant à alléger le fardeau des entités dont les marges ont été réduites le 15 janvier 2015, Berne s’emploie aussi à vouloir augmenter le financement de la Commission pour la technologie et l’innovation (CTI). Objectif de ce programme: stimuler l’élan créatif, intensifier le transfert de technologies et renforcer l’essor de certains domaines de pointe.

Lesquels en particulier? Parmi les pistes évoquées: MINT, pour mathématiques, informatique, sciences naturelles et techniques. Mais comme une syllabe ne saurait suffire pour contrer la robustesse du franc, d’aucuns rêvent d’une véritable technopole helvétique. Une sorte de «Swillicon Valley» – version amplifiée du cluster de référence en Suisse romande, Alp ICT –, à l’image de ce qui se fait depuis des décennies dans la baie de San Francisco. Car outre la levée du taux plancher, l’industrie du pays doit, pour maintenir sa compétitivité, aussi mieux maîtriser sa mutation vers le numérique.


5. Des gains de productivité à grappiller

Le faible niveau de la productivité du travail en Suisse est souvent pointé du doigt dans les études de l’OCDE. En décembre, l’organisation attribuait la stagnation de la productivité au fait que la croissance des emplois peu productifs, dans les secteurs publics et semi-publics, a été supérieure – soit 25% durant les dix dernières années – à celle des emplois en général (10%). Comment y remédier? Suite à l’abandon du taux plancher, la question est devenue brûlante. Dans un premier temps, un grand nombre d’entreprises industrielles ont allongé la durée du temps de travail, parfois jusqu’à 45 heures par semaine. Par la suite, beaucoup d’entre elles ont renoncé à cette mesure. «Augmenter la durée du temps de travail fait sens aussi longtemps que les carnets de commandes sont bien remplis. Maintenant, c’est moins le cas», selon Peter Dietrich, le directeur de Swissmem.

Aux yeux de la BNS, l’appréciation du franc rend certes les entreprises suisses moins compétitives à court terme. À plus long terme, elle tend à intensifier leurs activités de recherche et développement, à accroître la qualité de leurs produits et à employer plus de personnel qualifié. «Sur la durée, ces mesures rendent les branches concernées plus productives», a assuré Fritz Zurbrügg, vice-président de la direction de la BNS, mercredi à Zoug, en citant aussi une étude réalisée par l’institut KOF. Dans une étude publiée jeudi, BAKBASEL estime qu'«à moyen terme, la Suisse ressortira concurrentielle et renforcée de la crise du franc».

Dans son scénario de base, l’institut bâlois anticipe une dépréciation de la devise helvétique à 1,15 franc par euro en 2017. Une nouvelle appréciation du franc placerait en revanche l’économie suisse au devant d'«énormes défis». «Certains modèles d’affaires ne pourraient alors plus fonctionner sans des gains de productivité significatifs», prévient BAKBASEL.


6. Le fonds souverain, toutefois une «fausse bonne idée»

La Suisse pourrait créer un fonds souverain, dit-on parfois. Les réserves de change de la BNS pourraient ainsi être investies non plus en obligations d’Etat, mais dans des actions d’entreprises étrangères. Ce que la Norvège effectue grâce à ses réserves pétrolières, la Suisse pourrait le faire avec ses réserves de devises. C’est «une fausse bonne idée», selon Jean-Pierre Roth, l’ancien président de la BNS. Car l’excédent suisse est le produit d’un patrimoine artificiel, parce que l’achat des bijoux de famille des pays étrangers serait mal vu et enfin, parce que les entreprises suisses se sentiraient discriminées.

De nombreux experts soutiennent pourtant l’idée. Didier Sornette, spécialiste des risques à l’EPFZ, l’appuie pour «exploiter la force du franc suisse». Andreas Höfert, l’ex-chef économiste d’UBS Wealth Management, décédé l’automne dernier, le justifiait pour remédier au manque d’appétit suisse à vouloir investir à l’étranger. Les milieux de gauche y sont aussi favorables. L’USS propose un fonds souverain qui investisse dans les infrastructures.

Une autre idée est apparue, celle d’un versement d’argent à chaque résident. C’est la ration monétaire présentée par Michaël Malquarti, responsable de la recherche auprès de Syz. L’argent ainsi distribué pourrait être épargné, réduisant la dette. Il pourrait être dépensé en Suisse, ce qui augmenterait la consommation et le PIB, être dépensé à l’étranger ou en produits importés.


 

7. La piste d’une assurance risques de changes

Déjà évoquée il y a un an, l’idée que la Confédération prenne en charge les frais de couverture contre les variations de change pour le compte des entreprises exportatrices a refait surface récemment. Au début du mois de janvier, Martin Neff, le chef économiste de Raiffeisen, déplorait la passivité de la Suisse face à l’appréciation du franc. Non pas pour réclamer l’instauration d’un nouveau taux plancher, mais pour préconiser la prise en charge des frais de couverture contre les variations de change. Une telle mesure pourrait être intitulée «amortissement contre les chocs externes», propose-t-il. Pratiquement, les variations seraient prises en charge à partir d’un niveau donné, par exemple 1,09 franc par euro.

Le secteur du tourisme intéressé

Le tourisme réfléchit aussi à des solutions pour réduire les risques liés aux devises. Mardi, Peter Vollmer, le vice-président de Suisse Tourisme, évoquait l’idée de mettre sur pied une sorte de fonds de compensation entre les différents acteurs de la branche – les activités les plus lucratives finançant en partie celles qui sont moins rentables – afin de rendre les prix plus compétitifs.

L’idée d’une assurance contre les variations des devises n’a eu aucune suite concrète jusqu’à présent. L’Assurance suisse contre les risques à l’exportation (SERV) couvre certes différents types de risques pour les entreprises, y compris les pertes sur devises intervenant après la survenance d’un dommage déjà assuré. Toutefois, cette protection ne s’applique pas à «la couverture des taux de change en tant que risque primaire», précise l’administration fédérale, conseillant aux entreprises de s’adresser à des sociétés spécialisées dans les risques de marché ou à des banques.


8. Lutter contre la lourdeur bureaucratique

La Suisse n’est pas un enfer bureaucratique malgré son système fédéraliste. Elle figure au 29e rang des économies nationales classées, par la Banque mondiale, selon la facilité de faire des affaires. Mais elle régresse, puisqu’en 2007 elle figurait au 15e rang.

Le Conseil fédéral reconnaît le problème. En septembre dernier, dans un rapport sur l’allégement administratif, il notait que «l’abandon du taux plancher a accru la pression sur les coûts des entreprises». 157 mesures de simplification administrative ont été prises depuis 2006. 31 nouvelles, allant notamment en direction de la cyberadministration, ont été proposées.

La droite aux aguets

C’est nettement insuffisant pour les partis de droite qui ont fait adopter par le Conseil national des motions demandant notamment une analyse approfondie du coût de chaque nouvelle loi lors de sa rédaction. Ils exigent aussi de libérer les entreprises de moins de 50 personnes de toute charge statistique. Impossible, répond le Conseil fédéral, car 44% des emplois seraient hors du radar.

Le parti libéral radical souhaite également un taux unique de TVA, car la simplification de cette loi fait partie du potentiel de réduction des coûts évalué à 10 milliards de francs en 2013. L’Union suisse des arts et métiers estime à 50 milliards de francs la charge administrative réglementaire pour les entreprises.