Les invités

Abandon du taux plancher, franc fort, tourisme d’achat et après?

Après l’annonce de l’abandon du taux plancher par la BNS, le 15 janvier dernier, une véritable onde de choc s’est propagée à travers le pays, mais aussi au-delà de nos frontières. On nous a annoncé un redoutable «tsunami financier». En effet, quand on sait que certaines PME suisses réalisent près de 95% de leur chiffre d’affaires hors de nos frontières, il va falloir faire preuve de réactivité, de créativité et rapidement définir une vision stratégique à long terme pour ne pas se laisser dépasser par les événements. L’effet direct de la chute de l’euro sur les exportateurs suisses est estimé à près de 5 milliards de francs.

Alors quelles solutions pour ces entreprises? On imagine déjà des centaines d’emplois menacés. Des salariés suisses remplacés par des Européens à des tarifs bas, ceci afin de maintenir des résultats attrayants pour les investisseurs. Ces mêmes investisseurs déjà découragés d’investir dans des sociétés suisses à un coût d’entrée plus élevé de par la cherté du franc suisse. N’est-ce pas là une solution bancale qui ne ferait que déplacer le problème? Les autorités suisses ont tout à gagner à réfléchir rapidement aux leviers qui permettront de maintenir ces emplois tout en garantissant la pérennité des entreprises. Une première mesure évoquée est celle du chômage partiel, mais ce ne peut être qu’une solution à moyen terme et à condition que la situation de notre économie s’améliore car l’Etat ne pourra intervenir ainsi indéfiniment.

Si les projecteurs sont souvent braqués sur ces PME exportatrices qui sont la colonne vertébrale de l’économie helvétique, il ne faut pas sous-estimer les impacts au niveau des TPE et des PME qui sont le cœur de nos villes et de nos régions. Ces entreprises implantées localement risquent en effet d’être les victimes du tourisme d’achat que le consommateur est tenté de réaliser chez nos voisins européens qui se trouvent souvent à quelques minutes ou kilomètres de nos villes. Les petits commerçants et artisans, déjà affaiblis par la crise économique qui perdure, ont reçu un coup de massue auquel ils ne s’attendaient pas.

Certaines PME non exportatrices à dimension nationale, comme Coop et Migros, ont mis en œuvre une partie de la solution dont nos entreprises locales devraient s’inspirer. La première chose à faire est très logiquement de répercuter la baisse de leurs achats en euros sur les produits et services délivrés en francs suisses. Pour retenir le consommateur sur le territoire, il est nécessaire d’être réactif et de saisir rapidement cette première opportunité. Toutefois, en ce qui concerne les deux géants de la distribution, qui ne réalisent que peu d’achats directs hors de Suisse, le client ne devrait pas percevoir de grandes différences sur les prix de vente. Le consommateur, largement informé, sera attentif à ce geste qui témoigne d’une certaine transparence et honnêteté. Si nous ne pouvons être concurrentiels sur le prix, alors soyons-le sur la relation client.

Nos commerçants et artisans de quartier, tout comme la PME exportatrice, ne doivent pas oublier que leurs principaux atouts sont leur capacité à innover et créer, ainsi que le niveau de qualité de leurs produits et services qui ont depuis des décennies fait la notoriété de la Suisse. Il faut savoir mettre en avant nos qualités, notre label «Swiss made», ce souci d’excellence et cette capacité de se renouveler et de créer qu’ont les entreprises helvétiques.

Et le consommateur dans tout cela? C’est à lui de prendre les rênes et de se faire violence. Il en va de la survie financière du petit épicier au coin de sa rue ou du coiffeur à côté de son travail. Idem pour l’emploi de ce cher caissier quand il va faire ses courses ou pour ce serveur qu’il remercie à la fin du repas. Si le consommateur ne s’identifie pas un minimum au commerçant en face de lui et ne prend pas conscience qu’il joue un rôle primordial dans le maintien d’une économie locale, nous courrons tout droit vers une situation semblable à celle que subissent ces centres-villes désaffectés dans certaines régions d’Europe où des rues révèlent des arcades aux vitrines opaques et sans vie.

Une partie de la population a pourtant déjà changé sa manière de consommer. Privilégiant la qualité et la proximité à des tarifs raisonnables. Histoire de maîtriser la totalité de la chaîne de distribution, se voulant la plus courte possible entre le producteur et le consommateur. Ceci permettant notamment de gommer en partie le risque de change. Est-ce là l’avenir de nos commerces de quartier? Pour que le cœur de la ville ne cesse de battre, que chacun puisse trouver ce dont il a vraiment besoin, dans une relation privilégiée entre le consommateur, le commerçant et le producteur. Garantir la qualité des prestations, l’emploi et la justesse des tarifs quitte à multiplier les points de vente comme à l’époque de nos grands-parents. La solution serait donc là; ensemble vers une économie de proximité plus humaine.

* Responsable incubateur Essaim, APRÈS-GE

Garantir la qualité des prestations, l’emploi et la justesse des tarifs quitte à multiplier les points de vente