«Décidément, il suffit de n'avoir pas suivi ABB pendant une ou deux semaines pour perdre toute vue d'ensemble. Il y a tellement de possibilités de comptabiliser les pertes au sein du groupe que plus rien ne surprend», maugrée un analyste, avant de se faire un jugement sur les dernières attentes de Jürgen Dormann. Dans une interview accordée à NZZ am Sonntag de dimanche, le patron du groupe ABB a surpris le marché en déclarant s'attendre pour l'exercice 2003 à une perte nette du même ordre que celle de l'exercice 2002. Or, ce dernier s'était soldé par une perte nette record de 783 millions de francs à cause des provisions constituées dans l'épineux dossier de l'amiante aux Etats-Unis et de l'argent perdu dans des activités non stratégiques.

Quid, dès lors, du redressement du groupe ABB? Celui-ci peut-il encore être considéré comme acquis? «Acquis est un bien grand mot. La conduite d'une entreprise est un défi permanent. Nous avons atteint certains résultats au cours des dix-huit derniers mois», répond Jürgen Dormann sous un jour bien modeste. Même au vu du spectre très large des prévisions bancaires, ses propos n'en doivent pas moins être considérés comme une nouvelle alerte sur les résultats du groupe ABB, du moins pour 2003. «Comme l'exercice va de toute façon se révéler décevant, les dirigeants en profitent pour y imputer toutes les pertes possibles. D'autant que 2004 et 2005 devraient profiter de la reprise», explique encore notre spécialiste. Et cela alors que le groupe ABB tablait, voici quelques mois encore, sur une petite perte seulement pour 2003. Compte tenu du résultat net négatif de 379 millions de dollars essuyé sur les neuf premiers mois, le quatrième trimestre 2003 devrait se solder par une perte nette de quelque 350 millions de dollars.

«La manière de communiquer du groupe ABB est catastrophique. Un tel comportement, venant par ailleurs du manager de l'année, est inacceptable. Les autorités de surveillances boursières doivent intervenir», commente un autre analyste soucieux lui aussi de ne pas être cité. Et ce dernier de préciser: «Le groupe industriel lâche subrepticement l'ampleur de sa perte pendant une période de communication boursière restrictive (ndlr: le mois qui précède la publication des résultats attendus, en l'occurrence le 19 février) et prend prétexte de cette contrainte pour éviter d'apporter les précisions requises».

Les analystes en sont donc réduits aux spéculations sur les sources de pertes supplémentaires. «L'ampleur de ces charges additionnelles extraordinaires surprend une fois de plus», commente Mark Diethelm, spécialiste du secteur auprès de la Banque cantonale de Zurich (BCZ). Ce dernier les attribue à de gros projets de ABB Lummus, la partie aval (transformation et raffinage) du pôle pétrochimique. Comme ABB Lummus fait l'objet d'une procédure judiciaire sur l'amiante aux Etats-Unis, la société doit être vendue séparément de la partie amont du pôle pétrochimique, dont la vente doit être finalisée au 1er semestre 2004. D'autres analystes n'excluent pas des pertes comptables plus importantes que prévu jusqu'ici sur la cession du réassureur Sirius, voire des pertes dans les activités à désinvestir, par exemple dans les Systèmes de bâtiments.

Dans ce contexte, le redressement opérationnel du leader mondial de la robotique est-il menacé? «Le résultat d'exploitation global (EBIT) du groupe est probablement affecté, sans doute dans une plus faible mesure, dans les métiers stratégiques», analyse Patrick Appenzeller, de la Banque Leu. Au troisième trimestre 2003, la division Techniques de l'energie du groupe ABB avait vu sa marge de rentabilité opérationnelle reculer à 6% (7,5% au trimestre précédent) alors que celle de la division Automatisation (robotique) avait fléchi à 7,4% (8,0%). Mais Jürgen Dormann a maintenu dimanche l'objectif d'une marge opérationnelle de 8% pour le groupe en 2005. Dans un commentaire publié lundi, la banque américaine Merrill Lynch doute pour sa part que ABB atteigne les objectifs de rentabilité assignés aux deux divisions stratégiques d'ici 2005. L'action ABB a perdu un peu moins de 3% à 7,23 francs lundi en Bourse suisse.