Trois ans après son lancement, les «Abenomics», nom donné à la politique de relance économique du gouvernement de Shinzo Abe, délivrent des résultats peu probants. Selon les dernières statistiques publiées la semaine dernière par le gouvernement japonais, le produit intérieur brut (PIB) a reculé en termes annualisés de 1,4% au quatrième trimestre de 2015, soit davantage que les prévisions des économistes.

Pesant près de 60% du PIB, la consommation a diminué de 0,8% par rapport au trimestre précédent. Sur l’ensemble de l’année, l’économie n’a cru que de 0,4%. Les conditions météorologiques plutôt clémentes ont joué un rôle négatif sur les ventes d’habits d’hiver, explique le gouvernement japonais. «C’est une fausse excuse, rétorque Hiromishi Shirakawa, chef économiste de Credit Suisse au Japon. Si l’hiver est chaud, on ne dépense pas forcément de l’argent pour des habits, mais pour des activités en plein air.»

Les prix augmentent

Selon lui, la confiance des ménages reste à un niveau faible. Les perspectives de hausse des salaires sont limitées, raison pour laquelle les Japonais épargnent. «Ce comportement défensif s’explique, car les prix des denrées alimentaires augmentent. Or, les Japonais détestent cela», estime-t-il. De son côté, Yuichi Kodama, chef économiste auprès de Meiji Yasuda Life Insurance, évoque une autre raison. «L’épargne a augmenté avec le choc du ralentissement de la Chine. Il explique pourquoi la confiance des ménages japonais s’est détériorée depuis l’été dernier.»

Conséquence: les dépenses des ménages ont reculé l’an dernier de 2,7% à environ 2150 francs, soit une baisse pour la deuxième année consécutive. Selon un ex-gestionnaire de JP Morgan, les impôts sur les retraites ont augmenté, tout comme les dépenses d’assurance maladie. Les subsides aux ménages pauvres, y compris les mères célibataires, diminuent depuis plusieurs années, tout comme les exemptions de taxe pour les épouses et les enfants. «La hausse des salaires étant très faible, le revenu disponible a donc diminué», explique-t-il.

Politique monétaire critiquée

Selon Hiromishi Shirakawa, la Banque du Japon (BoJ) est l’une des responsables du climat morose de consommation qui perdure. Après avoir affaibli le yen, elle a introduit cette semaine des taux d’intérêt négatifs. «En prenant cette mesure, elle a indiqué qu’elle était pessimiste sur le futur et qu’elle craignait un retour de la déflation, soit précisément ce qu’elle combat (depuis que Haruhiko Kuroda est devenu le président de la BoJ en mars 2013, ndlr). Les turbulences boursières étaient perçues comme liées à la conjoncture mondiale, mais l’introduction des taux négatifs a provoqué les craintes de la population sur l’économie japonaise elle-même», avance-t-il.

Pour Marc Faber, le gourou des marchés financiers, les «Abenomics» étaient condamné d’avance. «Il faut être naïf pour penser qu’on relance l’économie en imprimant de l’argent. Pour l’améliorer, il faut en fait réduire les impôts, créer un environnement réglementaire plus favorable. En dépensant de l’argent pour acheter des obligations d’Etat et en maintenant des taux d’intérêt artificiellement bas comme le fait la BoJ, on aboutit à un résultat exactement inverse. L’épargne augmente et les entrepreneurs décident d’investir là où la monnaie s’apprécie», observe-t-il.

Réformer le marché du travail

En revanche, Nicholas Smith, stratège chez CLSA Securities Japan, défend la politique de la BoJ. Selon lui, les bénéfices des entreprises ont atteint grâce à elle des niveaux records. Par ailleurs, l’an dernier, l’inflation s’est élevée à 1,3%, alors qu’elle était de -0,3% en 2011, soit avant le lancement des «Abenomics». «On ne peut donc pas critiquer la BOJ. Quant aux réformes structurelles, troisième pilier des «Abenomics», elles prennent du temps et n’ont en fait pas encore été lancées. C’est trop tôt pour émettre un jugement», assène-t-il.

Marc Faber, lui, doute d’une forte relance. «Faire croître une économie dont la démographie décline à un rythme d’environ 200 000 personnes par année et qui souffre d’un vieillissement de la population est un objectif très difficile à atteindre. Quelques secteurs comme le tourisme connaissent une forte hausse grâce aux Chinois. Toutefois, l’économie japonaise ne connaîtra plus de forte croissance», affirme-t-il.

Pour la relancer, Hiromishi Shirakawa, prône toutefois des réformes dans le marché du travail qui se caractérise par une faible mobilité et un manque de flexibilité. «Les lois doivent changer afin de faciliter les embauches et les licenciements. Il faudrait transférer les employés des secteurs où ils sont en surplus comme l’industrie manufacturière vers ceux qui souffrent de pénurie, comme les services. Ce serait bénéfique pour toute l’économie», avance-t-il.

Recul des salaires réels

De son côté, Noriko Hama, professeure d’économie à l’Université Doshisha de Tokyo et Kyoto, estime que le recul des salaires réels constitue l’un des plus gros problèmes du Japon, car il touche le pouvoir d’achat. «Il y a de grandes disparités de revenus et une augmentation de la pauvreté qui se reflète dans le PIB. Plutôt qu’une croissance, le Japon devrait mieux redistribuer sa richesse. Ce problème qui existe depuis les années 1990 s’est accentué avec le gouvernement actuel. Les riches doivent être plus taxés», conclut-elle.


Lire aussi: