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«Abenomics», un programme qui rate sa cible

Près de deux ans après son arrivée au pouvoir, Shinzo Abe n’est pas parvenu à relancer l’économie japonaise. Les exportations n’ont pas décollé comme prévu. Certains économistes évoquent le spectre d’une récession au Japon

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«Abenomics», un programme qui rate sa cible

L’inquiétude du président de Keidanren, le puissant lobby des entreprises japonaises, est inhabituelle. Début octobre, pourtant, lorsque le dollar a approché puis dépassé le cap des 110 yens, une première en six ans, Sadayuki Sakakibara, le patron de Keidanren, a haussé le ton. «Ce niveau est à la limite de notre tolérance», a-t-il lancé lundi dernier à des journalistes à Tokyo.

Cette semaine encore, face à la baisse annoncée d’un indice composite regroupant onze indicateurs clés, certains économistes ont brandi le spectre d’une récession au Japon. Au second trimestre, le produit intérieur brut annualisé avait dégringolé de 7,1%. C’était la chute la plus brutale depuis 2009.

Après 22 mois, «Abenomics», nom donné à la politique de relance économique du premier ministre Shinzo Abe, s’avère de moins en moins être une potion magique. Grâce à l’imprimante à billets, première flèche d’«Abenomics», le yen a certes perdu près de 25% de sa valeur face au dollar. Mais seules les grandes entreprises bénéficient de la politique d’assouplissement monétaire de la Banque du Japon (BoJ). Elles ont inscrit des résultats record en 2013. Cette performance est toutefois essentiellement due au rapatriement de leurs bénéfices. En revanche, les exportations n’ont pas décollé comme l’avait espéré le gouvernement. Ce dernier a été aveugle par rapport à la mue opérée par les entreprises japonaises depuis vingt ans. Plutôt que d’investir sur l’Archipel, les grands groupes ont augmenté leurs capacités de production dans les pays émergents. Nissan, Mazda et Honda ont ainsi choisi le Mexique.

Quant aux entreprises locales, elles boivent la tasse. Sur les neufs premiers mois de l’année, 214 ont fait faillite en raison de l’affaiblissement de la devise nippone, soit presque trois fois plus que l’an dernier. Elles font face à une hausse significative des prix des importations et de l’électricité depuis Fukushima. Conséquence: en août dernier, la balance commerciale du Japon a affiché un déficit de 8,4 milliards de francs, soit un record cette année. Dans le rouge depuis plus de deux ans, elle prouve l’incapacité d’«Abenomics» à inverser une tendance devenue structurelle.

La seconde flèche, soit la politique fiscale de Shinzo Abe, n’a pas non plus apporté les résultats escomptés. Les deux programmes de relance économique, 14 milliards de francs au total, n’ont pas permis d’atteindre l’objectif de 2% d’inflation que la Banque du Japon (BoJ) s’est fixé l’an dernier. Ils n’ont pas réussi à compenser la baisse de la consommation due à la hausse de la TVA (de 5 à 8% dès avril 2014), et des prix des produits importés. Les Japonais achètent moins de biens durables, comme les voitures.

L’augmentation des rémunérations prônée par Shinzo Abe a été suivie par les grandes entreprises. En revanche, pour les employés des PME, soit 70% des salariés, la hausse a été minime, voire inexistante. Le pouvoir d’achat des Japonais diminue. En août, les dépenses des ménages ont dégringolé de 4,7%, comparativement à l’an dernier. Cette tendance persiste, puisqu’il s’agit du cinquième mois de baisse consécutive. Habituellement optimiste sur l’économie, la BoJ a soudainement changé de ton. Dans son dernier communiqué publié mardi, elle souligne que la production industrielle est restée faible plus longtemps que ce qu’elle avait anticipé. En coulisse, les membres de l’institution monétaire évaluent la situation économique du pays. A la fin du mois, ils décideront s’ils font tourner la planche à billets à un rythme encore plus élevé pour atteindre leur objectif d’inflation.

De leur côté, les économistes continuent de pointer du doigt le manque de réformes structurelles, la troisième flèche d’«Abenomics». En juin dernier, le gouvernement a détaillé son vaste programme. Il comprend plus de 230 propositions de réformes difficiles à mettre en place. Avant d’être lancées, elles devront être acceptées par la Diète. Le gouvernement aurait donc mieux fait de se concentrer sur quelques-unes d’entre elles qui peuvent apporter des résultats tangibles. Par ailleurs, certaines d’entre elles, comme la réforme du système de facturation liée à l’assurance maladie, pourraient coûter davantage à l’Etat qu’elle n’apporteront de bénéfices, estime Michael Cucek, chercheur à l’Institut d’études contemporaines sur l’Asie de l’Université de Temple à Tokyo.

Malgré l’échec du gouvernement, une catégorie de Japonais a le sourire. Les investisseurs ont bénéficié de la hausse des marchés nippons. L’indice Nikkei a grimpé de près de 60% en moins de deux ans. Cet essor fait dire à certains observateurs que Shinzo Abe préfère avoir un œil rivé sur la bourse que de se préoccuper du niveau de vie des Japonais. Cette politique le rend de moins en moins populaire. Durant l’année qui a suivi son élection, le premier ministre bénéficiait de plus de 70% d’avis favorables par rapport à sa capacité de relancer l’économie. Un sondage du quotidien Asahi Shimbun réalisé le mois dernier montre que moins d’un Japonais sur deux est favorable au gouvernement. La majorité juge désormais qu’«Abenomics» ne lui a rien apporté de positif.

Malgré l’échec du gouvernement, une catégorie de Japonais a le sourire. Les investisseurs ont bénéficié de la hausse des actions nippones

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