Le directeur général de la mine, en polo bleu et lunettes de soleil. Un Aborigène propriétaire traditionnel de terres, au chapeau de cow-boy poussiéreux. Pas une salutation. Quelques mètres les séparent sur le minuscule aéroport de la rivière McArthur. En fait, tout un monde. Cette piste d’atterrissage en plein bush australien, dans le Territoire du nord – 35 fois la Suisse, avec la population de Genève – mène à l’un des plus grands dépôts de zinc et de plomb du monde concentré sur 2 kilomètres carrés, propriété du géant minier zougois Xstrata. Une porte d’entrée bien gardée. Pas de visite ni d’entretien possible sur le site pour la presse suisse.

Pour en savoir plus sur ses activités, il faut rejoindre, 60 kilomètres plus loin, Borroloola, la ville la plus proche dans un rayon de 700 kilomètres. C’est là que la lutte judiciaire des peuples autochtones Gurdanji, Garawa, Yanyuwa et Marra a commencé il y a deux ans contre le redéploiement de la Mine de la rivière McArthur (MRM). Un projet titanesque de 85 millions de francs destiné à exploiter les entrailles d’une rivière après l’avoir déviée dans un tunnel sur plus de 5 kilomètres. Or, cette rivière tropicale de 250 kilomètres, lieu de vie de tortues, dugongs ou encore poissons-scies, est considérée comme un site écologique unique. Mais aussi comme un lieu culturel d’importance pour les Aborigènes. Des arguments écartés par la justice.

Les quatre groupes indigènes ont pourtant gagné devant la Cour fédérale en raison d’une erreur de procédure du gouvernement australien. Coup dur pour Xstrata qui a dû stopper en décembre le chantier sur lequel travaillent 300 employés. Mais deux mois plus tard, l’Etat fédéral a accepté une nouvelle demande d’exploitation. Bien que légal, ce feu vert est surprenant de la part du ministre de l’Environnement et du Patrimoine d’un gouvernement travailliste, Peter Garrett, l’ex-chanteur du groupe de rock Midnight Oil qui défendait la cause environnementale et les Aborigènes dans les années 1980. Si aucun recours n’est désormais possible, le Northern Land Council (NLC), une organisation représentant les intérêts des indigènes propriétaires de terres, a lancé une étude d’impact sur l’environnement et envisage de porter l’affaire jusqu’aux Nations unies.

«Les croyances sont bafouées»

«Est-ce que les Suisses savent ce que Xstrata fait ici?» demande Anthony Chong, chargé de projet à Borroloola pour le NLC. «Cette société détruit la nature et n’a aucune considération pour la culture traditionnelle des Aborigènes. C’est très décevant de voir qu’elle ne prend pas en compte les droits humains.» Et ce ne sont pas les nombreux propriétaires coutumiers du terrain sur lequel la mine est située qui diront le contraire. Ils sont réunis exceptionnellement à Borroloola, cette première semaine de juillet étant consacrée à la célébration nationale de la culture aborigène. Assis sous un arbre entouré de sa famille, Harry Lansen, l’homme au chapeau de cow-boy, observe les danses. Le sexagénaire raconte en murmurant timidement comment les croyances de son peuple sont bafouées par la «foutue mine». «La mine de la rivière McArthur est ma terre d’origine. En détournant la rivière, ils ont dérangé son esprit. Ils ont coupé notre chanson sacrée. Et cela affecte mes ancêtres.» Il roule une cigarette en cherchant une comparaison: «C’est comme si on détruisait des églises chez vous.»

Dans la culture aborigène, chaque individu est associé à la terre et à des sites précis dont il doit prendre soin pour éviter de réveiller des esprits destructeurs. Celui de la rivière est associé au Serpent arc-en-ciel, que l’on considère sérieusement menacé par les travaux. Dans la zone d’exploitation minière, une douzaine de sites sacrés sont toujours accessibles aux autochtones. Mais un autre propriétaire traditionnel, David Harvey, rencontré aux abords de sa maison délabrée, explique, la rage au cœur: «C’est difficile d’obtenir une permission pour organiser une cérémonie là-bas. On doit le faire à l’heure qui leur convient. La mine nous impose ses règles, ce n’est pas juste!»

Le mode de négociation «suisse» est aussi remis en question. «Ils ont organisé des réunions publiques, mais ils n’ont jamais demandé l’avis de la quarantaine de propriétaires coutumiers du secteur sur ce projet», raconte l’un d’entre eux, Jackie Green. Parler face à face, chef à chef est tout ce que ce garde forestier aux pieds nus réclame aujourd’hui. «Xstrata refuse que les propriétaires traditionnels désignent leurs propres représentants dans l’Organisation au profit de la communauté. Les étrangers imposent leur choix. C’est une façon de diviser pour régner, utilisée par les puissances coloniales» résume le Dr. Sean Kerins, chercheur au Centre de recherche sur les politiques économiques aborigènes de l’Université nationale australienne de Canberra.

Une compagnie suisse colonisatrice? Face au refus de son directeur de rencontrer les médias, son service de presse assure par écrit combien Xstrata a «toujours pris en compte très sérieusement le respect des droits des communautés locales et de leur patrimoine culturel, étant sensible aux questions d’impact social, de lois et de coutumes locales». Quel est alors l’impact de MRM sur cette commune de 900 habitants, dont les 80% d’indigènes vivent dans des conditions misérables? La mine offre une quinzaine de postes de formation et autant d’emplois sur un total de 200 places de travail. Selon le Conseil de commune, elle a permis d’améliorer la route principale, de financer en partie une machine à dialyse ou encore la nouvelle piscine.

Règles complexes de compensation

Depuis 2006, MRM a investi plus de 800’000 francs dans les infrastructures et versé plus de 700’000 francs sous forme de dons et sponsoring. Sans compter les 2 millions de francs destinés au fonds de l’Organisation au profit de la communauté, qui recevra au total 27 millions d’ici à la fin de l’exploitation de la mine. Rien d’exceptionnel, en fait. En Australie, les sociétés minières doivent répondre à des règles complexes de compensation en matière d’utilisation des terres traditionnelles aborigènes. Et toutes investissent pour les communautés défavorisées et isolées. Reste qu’il est impossible de connaître la proportion entre le bénéfice dégagé par MRM et son taux d’investissement dans la communauté de Borroloola.

Les opposants à la mine reconnaissent son apport financier. Et selon certaines mauvaises langues, ils s’acharneraient même pour obtenir davantage. Mais ils critiquent en fait le choix des investissements et leurs réels bénéfices non pas à la communauté en général, mais aux indigènes locaux, en matière d’éducation, de formation, d’emploi, de santé ou tout simplement d’accès à des produits frais. Et Jackie Green ironise en livrant une anecdote: «Ils ont fait venir un orchestre symphonique jusqu’ici, alors qu’ils n’ont rien fait pour la fête de notre culture.»

Pour en savoir plus: Le Conseil des ressources du Territoire du nord :(ONG)

Institut de la politique minière(ONG)

Centre environnemental du Territoire du nord (ONG)

Un blog indépendant pour la protection de la rivière McArthur