Il est courant d'entendre dire que les femmes sont moins bien payées que les hommes en raison de leurs absences répétées au travail. Les obligations familiales que les mères supportent plomberaient ainsi leur fiche de paie. Ce lien de causalité entre absence et salaire est séduisant pour expliquer une part de la discrimination salariale entre sexes, mais il n'a pas lieu d'être. La dernière étude publiée par l'Office fédéral de la statistique sur les heures de travail ne laisse pas de place au doute. Elle montre que les hommes, avec 95 heures par année, ont plus d'absences que les femmes (66 heures par années). Et pourtant, leur salaire brut mensuel qui s'élevait à 5466 francs tous secteurs confondus en 1998 est en moyenne de 27% supérieur à celui de leurs collègues (4291 francs).

Dans l'économie suisse, ce n'est pas l'éducation des enfants et les charges familiales qui sont à l'origine de la majorité des cas d'absentéisme, mais l'armée. L'année passée, les citoyens-soldats ont effectué 7,5 millions de jours sous les drapeaux. Ce volume de travail est comparable à celui utilisé par une entreprise de 30 000 employés à temps plein. Pendant la période militaire, l'employeur touche certes une allocation pour perte de gain (APG) pour compenser le départ de l'employé-milicien, mais celle-ci ne correspond qu'à 65% de ce qu'il verse sous forme de revenu. Le reste est une perte sèche pour l'entreprise sur laquelle se greffent une baisse de la productivité et des coûts de réorganisation.

D'un côté, la mère quitte son travail prématurément pour faire face à la varicelle d'un enfant, de l'autre, le père astreint au service militaire répond à un ordre de marche et s'absente quelques jours. Si l'employeur internalisait les heures de travail perdues sous forme de «malus» salarial, les hommes suisses seraient alors lourdement pénalisés. A l'inverse, les étrangers auraient un bonus salarial étant donné qu'ils sont libérés de toute obligation militaire. Cette situation ne se vérifie pas sur le marché du travail, bien au contraire.

En poussant cette relation de causalité à l'extrême, les plus grands perdants seraient les officiers supérieurs (capitaine, major, colonel) étant donné qu'ils doivent effectuer près de 1000 jours de service pour payer leurs galons. Or, les résultats statistiques montrent encore une fois le contraire. Plus le grade est important, plus les absences sont nombreuses mais plus le salaire dans la vie civile est élevé. Un colonel (1200 jours d'absence) gagne plus dans la vie civile qu'un caporal (460 jours de service). On voit donc là que le salaire n'est pas lié aux absences, mais à la productivité du travail, au niveau de qualification et au parcours de carrières des personnes engagées.

Alors que les différences de niveau de formation se sont considérablement réduites et que des législations antidiscrimination ont été adoptées dans la plupart des pays, l'écart persistant des salaires entre les deux sexes laisse à penser que les femmes n'ont pas accès aux mêmes professions que les hommes. Il s'agit là de la première cause d'inégalités sur le marché du travail.

Comme le souligne l'OCDE dans son dernier rapport sur l'inégalité, «la ségrégation des sexes par profession est quasi immuable et universelle. Dans les pays de l'OCDE, aussi bien les hommes que les femmes travaillent dans une profession où leur propre sexe est fortement majoritaire. Plus de la moitié des professions recensées sont «dominées» à plus de 80% par les personnes du même sexe. L'ampleur et la permanence de ce phénomène sont telles qu'il est courant de parler de professions «traditionnellement masculines» et «traditionnellement féminines».

En Suisse, les femmes sont sous-représentées dans les professions libérales et les positions supérieures (seulement 20% des dirigeants et des cadres) alors qu'elles sont relativement nombreuses dans les activités qui demandent peu de qualifications avec près de 70% des actifs de ce groupe. Or, ce sont justement les emplois non qualifiés qui se prêtent le mieux au temps partiel. Les nouveaux modes de production et l'expansion des temps de travail éclatés demandent toujours plus de souplesse. Ces nouveaux horaires permettent d'absorber les nouvelles cohortes féminines qui souhaitent consacrer une partie de leur temps à la famille. La demande du marché coïncide finalement avec le désir d'allocation du temps des personnes du beau sexe. Par cette rencontre, le monde du travail s'est ainsi fortement féminisé. Désirant concilier emploi et famille, l'entrée des femmes dans la vie active dépend donc étroitement du calibre des postes qui sont créés et du temps de travail qui est demandé. Cette demande de flexibilité les rend plus vulnérables et se paie finalement par un salaire moyen inférieur à celui des hommes. Résulta: les écarts salariaux s'expliquent en grande partie par la concentration des femmes dans des branches offrant de bas salaires ainsi que par la faible représentation féminine aux postes de cadres. D'après l'OFS, près de 45% des femmes (contre 8% des hommes) ont un salaire mensuel net inférieur ou égal à 3000 francs. L'absentéisme n'est pas à l'origine de telles différences de salaires. Les femmes (0,5% du contingent suisse) qui font leur service militaire et qui ont des enfants vous le diront.

* Pour une ventilation plus fine des données, voir l'Enquête sur la structure des salaires (décembre 1999) et SAKE-News tiré de l'Enquête suisse sur la population active (mars 2000) publiés par l'OFS.